samedi 5 octobre 2013

15 août - Tranche de vie (4)




Juste à côté de mon bureau, j’ai déjà raconté ici, il y a un espace, une sorte de courte impasse, à peine la taille d’un camion. Quand personne n’y est garé, c’est la photo ci-dessus : un genre de bout de terrain vague, avec un vieux transat en plastique.
Le 15 août dernier, un jeudi, je travaillais (pour changer). Je suis arrivée tôt, toute la zone industrielle était endormie pour ce long week-end, je la traversai triomphalement, comme si l’espace entier m’appartenait, vous connaissez mon côté mégalo. Mais en entrant sur le parking de mon bureau, bim, un camion portugais garé. Je grinçai des dents, faut pas empiéter sur mon espace vital de si bon matin, je me sentais un peu envahie, parce que je ne m’y attendais pas. Forcément, je relativisai rapidement, le camion était en dehors de mon parking, et son occupant n’allait évidemment pas venir me casser les pieds jusqu’au premier étage. En plus, le jour se levait à peine, le rideau de la cabine était tiré, j’étais tout de même obligée de reconnaître que ce voisin n’avait rien de gênant.
Je m’installai donc à mon poste et me mis au travail. Très vite, le soleil tapant fort et mon thermomètre indiquant 26°, j’ouvris une fenêtre, celle qui donnait directement sur le camion. Une grosse journée m’attendait, je la rythmais de pauses régulières, me félicitant intérieurement de ma progression, histoire de me motiver.
Vers le milieu de la matinée, j’entendis du bruit dehors, puis, assez vite, des éclats de voix. N’écoutant que mon courage, je jetai un œil, prête à redescendre fermer la porte à clé au cas où. En fait, l’occupant du camion n’était pas seul, il y avait une femme avec lui. Mon imagination débordante commençait déjà à échafauder toutes sortes d’hypothèses plus saugrenues les unes que les autres sur les raisons qui pouvaient amener un camionneur portugais à venir s’engueuler avec une femme au cœur de la campagne française, par un 15 août brûlant. Mais j’étais bien certaine que puisqu’ils étaient réveillés, ils allaient reprendre la route bientôt.
Que nenni ! Un peu avant midi, nouveau coup d’œil, ils étaient toujours là, avaient allumé un réchaud, et été rejoints par un petit garçon d’environ 5 ans. Je froissai et jetai à la corbeille mes premières suppositions pour recommencer à inventer, à partir de cette nouvelle donnée. L’homme avait fait miroiter à sa famille un week-end prolongé en France, et son épouse était déçue de se retrouver ici, à camper dans une zone industrielle déserte…
Notre après-midi s’est passée comme ça, la chaleur épaisse déchirée par des disputes régulières, des rires d’enfant, et moi qui passais en boucle l’Ave Maria No Morro de Scorpions, parce que j’adore ce morceau, qu’il me paraissait de circonstance, pour célébrer à distance la double fête de Marie-Marie, et dans le vague espoir que cette chanson brésilienne apaiserait les esprits de cette étonnante famille…
Et le lendemain matin, ils étaient partis, laissant le vieux transat derrière eux, pour une prochaine fois, le prochain camionneur en repos loin de chez lui… Ils me léguaient aussi, sans s’en douter sûrement, des dizaines de scénarios possibles, une distraction qui me ravit chaque fois que j’y repense.

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