mardi 4 mars 2014

Crise de manque



Moi qui pensais t’avoir laissé derrière moi, me secouant pour détacher les derniers lambeaux de ton souvenir accrochés à mes épaules, moi qui me croyais plus forte que la déception, qui rêvais d’exister sans ta peau… je me trompais un peu.

Dans les cieux ternes qui succèdent aux nuages gris de cet interminable hiver, dans l’écume des vagues qui vient détremper le sable givré, dans les pierres incolores de ce mur écroulé, je ne vois que ton regard.

La pluie froide qui dégoutte des arbres dépouillés et roule sur ma nuque frissonnante m’évoque encore la fraîcheur de tes mains.

Le murmure pathétique de la bise qui se faufile dans le moindre interstice me parle avec ta voix.

Je croyais t’oublier, il ne me reste que la lourdeur des nuits sans toi, le vide de ton absence, le silence écrasant.

À tout prendre, à tout perdre, j’aurais mieux fait de tout garder, les perles tièdes de ton rire, les paillettes d’or de tes prunelles, la force de tes bras, l’odeur de ta peau nue, la chaleur, la douceur, la tendresse.

J’ai manqué de discernement.

mardi 25 février 2014

Dyia



Dyia avance d’un pas décidé, espérant que cela lui donnera un but. Il déteste tellement errer, avoir l’air perdu, qu’il marche comme s’il savait où il va. Son regard vrillé au sol ne fait qu’apercevoir les inégalités du trottoir. Il se revoit, enfant, la main dans celle de sa mère, sautant entre les lignes tracées dans le béton. Ce matin, il se moque bien des lignes, en écrase certaines, en dépasse d’autres, quelle importance ? Sa mère, sa propre mère, visage fermé, n’a même pas levé les yeux sur lui lorsque son père, d’une voix glaciale, l’a congédié, lui montrant la porte d’un doigt comminatoire.
C’était hier soir. Et Dyia, la lumière, la clarté, s’est perdu dans la nuit froide de novembre. Il avait à peine eu le temps de mettre quelques affaires dans son sac à dos, d’attraper une veste, pas assez chaude pour la saison, pas assez imperméable pour la pluie triste qui l’a enveloppé aussitôt. Sa chemise froissée est encore humide de la nuit mal abritée qui l’a jeté sous un abribus, perdu et amer. Somnolent par moments, il a regardé passer les rares voitures, certaines baissant leurs phares pour ne pas l’éblouir, la plupart l’éclaboussant de l’eau sale du caniveau. C’est long, une nuit, en novembre, sous la pluie. S’il n’avait pas eu son iPod et ses écouteurs, Dyia se serait senti encore plus misérable. Il a écouté en boucle Formidable, se reconnaissant dans chaque phrase, à chaque mot, faisant sienne cette déchirure désespérante de la perte.
Dyia n’a pas encore 20 ans, mais il sait déjà tant de choses… il sait à quoi ressemble l’enfance choyée d’un petit garçon marocain élevé en France, par des parents vertueux, aimants et justes. Peut-être pas si vertueux ni si justes, à la réflexion. Il sait comment honorer les anciens. Il sait demander conseil à son père avant de prendre des décisions importantes. À présent, il sait qu’il va devoir apprendre à le faire seul. Il sait aimer. Il sait aussi l’humiliation, la peine indicible de ne plus être aimé.
Dyia commence à comprendre qu’il a eu tort de croire que ses parents l’aimeraient quoi qu’il fasse. Lorsqu’il a raté son bac, pourtant, ils l’ont accompagné, soutenu, guidé  pour trouver une voie professionnelle qui lui conviendrait. Ils étaient déçus, bien sûr, mais ils avaient à cœur de l’aider à faire le meilleur choix, pour lui. Alors hier soir, un peu tremblant malgré tout, c’est tout de même avec confiance qu’il leur a annoncé ce qui comptait le plus pour lui, son amour. Son amour fou, démesuré, pour un homme.
Il n’aurait pas dû. Évidemment, il n’aurait jamais dû. Sa naïveté le surprend, se mue en cynisme. Il n’y a pas eu d’explication. Il n’a pas eu le temps de leur raconter la rencontre avec Julien, la lumière, la magie, les étoiles, la douceur, la tendresse, la certitude. Belle certitude ! Son père lui a montré la porte, sa mère a retenu ses larmes, et Dyia s’est retrouvé dehors, comme un chaton abandonné sur la route des vacances. Mais il se croyait encore riche, de cet amour, de cette chance incroyable, de la présence de Julien.
Alors il l’a appelé. Il pensait, il était certain de pouvoir le rejoindre, dormir avec lui, partager son quotidien, s’engager, vraiment. C’était une belle transition malgré la violence de son départ du foyer familial. Mais Julien a refusé. Pire, Julien lui a dit qu’il ne souhaitait pas s’engager, qu’il préférait que leur histoire s’arrête là. Formidable.
Voilà pourquoi ce matin, transi, malheureux, Dyia avance d’un pas déterminé, comme s’il avait un but, son sac à dos bien léger sur ses épaules. En remontant le col froissé de sa chemise pour essayer de se protéger du vent, Dyia essaie de se convaincre qu’il a la vie devant lui, une page blanche qu’il lui appartient de remplir de joies, de plaisirs, de réussites. Il a encore un peu de mal à y croire.

dimanche 9 février 2014

Le mutisme, maltraitance ordinaire

Ne rien dire, ne rien faire lorsqu'un enfant a été maltraité, battu, abusé, parce que l'on n'est sûr de rien, parce qu'on juge que s'il se passait vraiment quelque chose, un plus proche, plus concerné parlerait, parce qu'on ne veut pas se mettre à dos cette famille, parce que le présumé prédateur, abuseur, maltraitant est quelqu'un de sympa, qui nous rend service, que sais-je ? Il y a toujours une bonne raison de se taire. 

Ne rien dire, ne rien faire, cela a des conséquences désastreuses et étendues.

La mère qui ferme les yeux, préférant ignorer ce que son grand fils fait à sa petite sœur là-haut, dans sa chambre.

Le frère, qui refuse tout bonnement de croire sa sœur lorsqu'elle lui raconte ce que leur père lui fait subir.

La voisine, qui supporte les bleus aperçus sur tout le corps de la gamine d'à côté.

La mère, encore, qui hausse les épaules, sans surprise ni indignation, lorsque sa fille lui dit, comme on avoue, ce que lui a imposé un vieil oncle, des années avant sa mort.

Le cousin, la copine de fac, l'avocat, la psychologue...

Savez-vous quel message on envoie à ces enfants en ne disant rien ?

C'EST NORMAL

"Qui ne dit rien consent." Lorsqu'un enfant est maltraité, qui ne dit rien valide, approuve, accepte.
Et l'enfant, même s'il se révolte ou se rebelle, au fond, tout au fond de lui, il enregistre que c'est normal.

Alors voilà : en nous taisant, nous autorisons de nouveaux pédophiles à grandir, permettons à de nouvelles victimes de se jeter dans les griffes de leurs prédateurs, à de nouveaux adultes de maltraiter de plus faibles qu'eux, à de nouvelles personnes de se laisser maltraiter.

Ne rien dire, c'est grave, c'est criminel. Il y a toujours quelque chose à faire. Personne ne mérite d'être maltraité, battu, abusé sexuellement. 

Il faudrait arrêter de faire croire aux victimes que ce qu'elles subissent est normal et qu'elles en verront d'autres.

Il faudrait leur donner l'espoir, justement, de ne jamais en voir d'autres.

mercredi 29 janvier 2014

L'envol des écrits



On dit « les paroles s’envolent, les écrits restent ».

Mais il y a tant d’écrits qui s’envolent, à commencer par ceux publiés sur Internet ! Qui peut prédire jusqu’où ira un tweet ? Je pense à ma copine @Twitttess, dont un tweet agacé s’est retrouvé dans le Monde. Pour ceux qui parlent de la smala présidentielle, on s’attend bien sûr davantage à une large diffusion. Au passage, les tweets de @bernardpivot1 et de @1Jour1Mot font le tour de la Toile, preuve que Twitter est cultivé, c’est rassurant pour un réseau où les publications sont limitées à 140 caractères.

Et les billets de blog ? Ceux qu’on écrit avec notre cœur, dans lesquels on met tout ce qu’on a, tout seul devant notre ordinateur. Certains restent très confidentiels, lus seulement par les amis, les fidèles, les indulgents (?)… tandis que d’autres s’échappent, sont retweetés, commentés, partagés… on ne sait pas bien pourquoi, on les a écrits pareil que les autres, en mode vase d’expansion. C’est toujours une surprise, je trouve ça assez excitant, de ne pas pouvoir tout prévoir !

Par exemple, je me demande vraiment si ma première contribution à Raconter la vie va prendre son envol et toucher plus de gens que je n’en connais… « émotion en cours de chargement… »

Dites-moi ce que vous en pensez, c’est juste là.

samedi 11 janvier 2014

L'accordéoniste du bureau de poste



Marek contemple avec soulagement l’ombre des nuages qui s’éloigne rapidement, épousant le contour des pavés et du paquet de cigarettes froissé qui gît à quelques pas. Il sait que cela veut dire du vent, le souffle coupant de janvier, mais il ne craint pas le froid. C’est la pluie qui l’inquiétait, et encore, pas pour lui, pour son instrument. Le vieil accordéon, son seul bien de valeur, surtout l’unique objet qui lui appartienne en propre dans cet exil hostile.

En Pologne, Marek était heureux, n’avait pas de question à se poser. Il n’avait pas besoin d’argent. Il vivait dans la petite maison laissée par ses parents à leur mort. Se chauffer pendant les hivers rudes ne lui coûtait que la peine de couper ou ramasser du bois dans la forêt, se nourrir avait tout d’un jeu, puisqu’il lui suffisait de braconner, puis de préparer la viande et les peaux. Pour se vêtir ou compléter ses menus, il n’avait qu’à troquer quelques peaux, quelques journées de travail, dans les fermes voisines, en échange des denrées ou objets qui lui manquaient. Son puits lui fournissait de l’eau, il fallait simplement l’empêcher de geler autant que possible, mais, prévoyant, il en avait toujours en réserve plusieurs tonneaux, qu’il renouvelait régulièrement en été et pouvait faire fondre sur le poêle si nécessaire.

Et chaque soir était une fête. Marek jouait pour ses amis tout le répertoire folklorique qu’il avait appris de son père. C’étaient des nuits de danse qui ne prenaient souvent fin qu’à l’aube. On venait de loin pour s’amuser chez lui, écouter sa musique, acquittant comme droit d’entrée une bouteille de vodka, quelques saucisses, un pain frais.

Oui, Marek était heureux, sans même le savoir. Accroupi sur le sol froid de cette rue piétonne, face au bureau de poste, faisant mentalement le compte des pièces déposées dans la boîte de conserve placée devant lui, il regrette les rires et les chants autour du poêle, les filles d’un jour qui partageaient parfois son matelas gris après qu’il avait rangé son accordéon. Elles n’étaient ni belles ni laides, ne demandaient rien, acceptaient simplement de s’allonger avec lui. La vie n’était pas plus compliquée.

Marek maudit le démon qui lui a fait rêver de quelque chose de plus grand. Il repense au conte de sa babcia, l’histoire du petit poisson d’or qui exauçait les vœux et qu’une femme avide avait fatigué par sa cupidité, réclamant toujours plus de richesses. Ce qui devait arriver arriva, le poisson d’or s’en fut et la femme perdit tout.

Comme elle, Marek s’est laissé éblouir par la promesse d’une autre vie. Un soir, l’ami d’un ami était venu chez lui avec sa sœur, une fille d’une finesse et d’une beauté étonnantes et incongrues dans la vieille maison. Ce soir-là, Marek n’a joué que pour elle, pour effacer la moue ennuyée de sa jolie bouche. Il y était parvenu : bientôt, Kasia riait avec les autres, l’observant de loin à travers ses longs cils bruns. Elle avait de longs cheveux châtains qu’elle coiffait en tresses et chignons compliqués. Kasia n’était pas une fille qui s’allonge sans discuter. Déjà envoûté, Marek ne s’est pas méfié. Il a passé des heures à bavarder avec elle. Elle avait des idées, des projets, des ambitions. 

Hypnotisé, Marek l’a épousée. Elle n’a pas accepté longtemps de vivre dans sa petite maison forestière. Entraînée par son frère, elle a décidé de partir en France. Aujourd’hui, si Marek espère récolter au moins 30 euros dans sa boîte de conserve, c’est parce qu’ici en ville, on ne peut pas braconner pour manger, il faut acheter sa nourriture. Il n’y a pas de puits, il faut payer l’eau courante de l’appartement. On ne peut pas abattre de bois, il faut payer le chauffage collectif. Les rares fermes ne louent pas de bras à la journée : il faut un contrat de travail, et donc des papiers en règle.

Et finalement, tant mieux. Car Marek a pu garder son accordéon. Il ne parle pas la langue des passants, mais a vite appris à jouer leurs chansons. Et pour dix indifférents qui passent, il y a toujours un jeune homme, une femme, un enfant qui s’arrête pour l’écouter, enchanté. C’est encore mieux s’il donne une pièce pour le remercier de sa musique, mais au fond de lui, Marek préfère gagner des sourires que des euros. Kasia ne peut rien y faire, elle ne pourrait sans doute même pas le comprendre.

Alors Marek joue avec passion, repère dans les yeux des flâneurs les morceaux qui les touchent le plus. Certains ne passent qu’une fois, d’autres régulièrement, il les reconnaît, se souvient de la chanson qui les a fait s’arrêter.

Et il y a cette jeune fille. Elle arrive toujours d’un pas pressé, à l’heure de la fermeture du bureau de poste, les bras chargés d’enveloppes marron et de colis. Et chaque fois, Marek se régale de la regarder ralentir, voire s’arrêter complètement en l’entendant entamer « Les amants de St Jean » sur son instrument. Chaque fois, elle croise son regard et lui adresse un sourire timide. Jamais elle n’a déposé de pièce dans la boîte. Son sourire et son plaisir valent tellement plus, on ne peut rien acheter avec.

vendredi 3 janvier 2014

Votre manuscrit a été sélectionné



« Tous mes vœux de réussite ! »
« Je te souhaite le succès »
« Cette année sera celle de ta reconnaissance »

…j’en oublie… mais MERCI à vous tous, qui m’avez souhaité d’être publiée, ça a marché, je vais mettre une bouteille de champagne au frais pour chacun de vous !

En deux mots, j’avais envoyé le manuscrit d’un recueil de nouvelles à Edilivre, qui l’a retenu et m’a envoyé mon contrat de publication.
Ce recueil sera donc disponible dans quelque temps, au format papier et numérique, sur le site de l’éditeur et d’autres libraires en ligne. Bien sûr, je ne manquerai pas de vous faire savoir lesquels le moment venu (c’est que j’ai un jet privé en commande !) :)

En attendant la gloire, donc, je veux remercier sincèrement :

Marie-Marie, pour son soutien indéfectible, son enthousiasme inaltérable, ses commentaires chaleureux, ses apéritifs avec vue imprenable et son carburant indispensable en chocolat suisse.

Jean-Philippe, pour son aide infiniment précieuse, ses corrections pertinentes, ses exceptionnelles compétences orthographiques, grammaticales et pédagogiques et sa générosité.

Cédric, pour son soutien, sa gentillesse et la simplicité qu’il a conservée malgré sa propre ascension.

Blandine, d’abord pour son amitié, mais aussi pour ce moment magique, un matin où elle cassait des noix en entamant la lecture d’une de mes nouvelles, et où je l’ai vue, progressivement ralentir puis poser complètement le casse-noix, captivée par ce qu’elle lisait.

Chantal Martin, ma prof de français de 5e, la première à m’avoir dit que j’avais un « style agréable », elle l’écrivait sur toutes mes rédactions, j’y pense encore.

Et aussi, dans le désordre, Christian, Mathilde, Les Piles, Manue, Patricia, Alexandra, Alix, Isa, la Duchesse Anne, Annabelle, Corinne, Miss Lili, Sandrine, Cyprien, Vanessa, Pierrick, Adam, Bruno et tous ceux qui m’ont encouragée et ont cru que j’y arriverais. Je veux bien que vous continuiez, d’ailleurs, parce que j’ai parfaitement conscience que je viens juste de monter sur la toute première marche de ce long escalier qui m’évoque celui de Cirith Ungol !

L’aventure commence, donc, je veillerai à ce qu’elle reste une joie et un plaisir. Sinon, ce n’est pas la peine…