"Attends que je te raconte !..."
Dans une autre vie, j'ai eu une belle-mère qui commençait ses anecdotes comme ça : "Attends que je te raconte !...", se retenant tant bien que mal de pouffer à l'idée de la bonne histoire dont elle allait nous régaler. Là, voilà, je suis intérieurement hilare en repensant au bistrot du port de Machin Chouette, attends que je te raconte !...
Nous sommes trois, fuyant l'orage après le concert inoubliable au bord du lac, Marie-Marie (mon amie de toujours), Miss Lili (sa fille de 21 ans, celle que j'aurais aimé avoir si j'avais eu une fille) et moi, grelottantes, cherchant un endroit accueillant et couvert pour boire un coup avant le restau prévu un peu plus tard. Marie-Marie nous conduit dans les ruelles du port Machin-Chouette, un village très touristique, paraît-il, mais déserté à cet instant en raison de la pluie et du vent qui nous ont dérobé 15 degrés d'un coup.
Soudain, nous passons devant la vitrine d'un bistrot dont la vitrine promet monts, merveilles et climatisation. Nous ne tenons pas particulièrement à la fraîcheur, mais les monts et merveilles nous font stopper net, justement il y a une place sur le petit parking attenant.
Nous poussons la porte, déjà soulagées, et pénétrons dans un petit bistrot à l'ancienne, où il n'y a aucun client. La clim nous saisit aussitôt : il fait encore plus froid dedans que dehors. Miss Lili, qui n'a pas la langue dans sa poche, s'exclame : "Mais on gèle, ici !" Le patron apparaît et se moque gentiment, il ne fait pas si froid, on est en été, blablabla. Tout de même heureuses d'être à l'abri, nous nous asseyons.
Le patron vient prendre nos commandes. A ma question sur le choix des bières pression, il me propose une bière allemande que je ne connais pas, mais l'expérience ne m'effraie pas. Marie-Marie et Miss Lili demandent un chocolat chaud en claquant des dents. Le patron , avec un fort accent allemand, répond qu'il ne fait pas ça. Nous nous regardons, surprises, un chocolat chaud, même à la frontière suisse, ne nous semblait même pas très exotique. Faut croire que ça l'était. Il part chercher ma bière, laissant ces dames réfléchir.
Lorsqu'il revient, Marie-Marie et Miss Lili se sont décidées pour un thé. Il leur rit au nez en posant mon verre devant moi : "Ce n'est pas un salon de thé, ici !"
Nouvel échange de regards, de plus en plus étonnés.
Marie-Marie demande autre chose, tandis que Miss Lili, renfrognée, déclare qu'elle ne veut rien.
Le patron s'appuie des deux mains à notre table et lui rétorque, toujours avec son accent, sur un ton très sérieux : "Ce n'est pas une salle d'attente, ici."
Ambiance.
Marie-Marie vole au secours de son enfant : "Vous n'avez pas ce qu'elle voudrait, elle préfère ne rien boire !"
Je vois déjà le moment où nous allons nous lever pour chercher un autre lieu plus sympathique, en payant la bière déjà servie mais pas (encore) touchée. Nous sommes plutôt refroidies par cet accueil pour le moins bizarre dans un lieu aussi touristique.
Le visage du patron se fend d'un grand sourire. Il faisait de l'humour ! Ha ha. Il va chercher la conso de Marie-Marie et nous laisse à nos bavardages.
Nous papotons donc joyeusement, c'est une façon de parler, Miss Lili est durablement vexée de cet accueil si peu chaleureux. Pendant ce temps, le bistrot se remplit d'habitués qui s'accoudent au bar et... fument. Oui oui, ce doit être le dernier bistrot en France où on fume à l'intérieur ! Je n'en reviens pas, mais finalement, nous n'en sommes plus à une bizarrerie près.
Le clou, au moment où nous sortons, c'est l'énorme Jaguar garée juste derrière nous, nous empêchant de sortir. On tente machinalement de négocier un échange de clés avec son propriétaire, mais non, il n'est pas d'accord, tant pis, on aura essayé. Il se déplace et nous partons enfin, nous félicitant chaudement d'avoir prévu une fondue pour ce soir !
Pour rasséréner Miss Lili, je lui ai promis d'écrire un billet pour raconter cette expérience insolite. J'espère que ça la fera rire...
samedi 3 août 2013
jeudi 1 août 2013
Tranche de vie (2)
Après-midi caniculaire au bord du lac Léman, des foules de touristes succèdent aux colonies de vacances et aux centres aérés venus profiter de l'ombre, de la vue, de l'eau fraîche.
Vers 16h, un petit vent soutenu se lève. En observant le ciel, on constate qu'une galette grise qui s'étend sur tout l'horizon avance vers nous. Ils avaient prévu de l'orage, on dirait bien qu'ils vont tenir leur promesse.
Les parents rappellent leurs enfants, les maîtres leurs chiens, les serviettes de plage sont ramassées à la va-vite et bourrées dans les sacs par-dessus les paquets de chips entamés et les bouteilles vides. Le lieu se désertifie, on s'entend enfin bavarder, on serait bien s'il ne faisait pas si frais, d'un coup.
Sur la digue, un concert en plein air de reggae africain commence au moment où les premières gouttes s'écrasent au sol. La lumière est étrange, caractéristique des orages d'été, comme une toile où le peintre aurait mis trop de gris, les couleurs ont perdu leur éclat éblouissant du début de l'après-midi.
Le concert ne va pas attirer de foule, c'est dommage, parce que les artistes se donnent à fond. Le chanteur est un jeune homme vif, engageant, coiffé de dreads. Il porte des lunettes noires qui lui couvrent entièrement les yeux, je crois d'abord qu'il est aveugle. Il bouge et parle en rythme, quand il ne chante pas.
Je suis toujours fascinée par les spectacles de scène, musique, danse ou théâtre. Nous frissonnons toutes les trois sous notre serviette mouillée, mais nos yeux et nos oreilles ne perdent rien. Sur la scène, deux femmes dansent en occupant l'espace, leur chorégraphie est parfaitement coordonnée, je me demande si elles font partie de la troupe. Il y a aussi un couple formé par une dame et une femme trisomique d'une trentaine d'années, qui dansent aussi à perdre le souffle, exactement en rythme.
La pluie et le vent s'intensifient, les techniciens protègent les enceintes par des sacs poubelle transparents, le chanteur continue d'enchaîner les morceaux, rappelant que l'eau qui tombe est un bienfait. Le tonnerre l'accompagne de temps à autre. A un moment, il s'avance sur la piste et prend les mains de la jeune handicapée pour danser avec elle. Finalement, il n'est pas aveugle. On ne sait pas lequel mène l'autre, ils sont la musique, le rythme, si le bonheur existe, il doit ressembler à cet instant.
J'ai franchement froid, mes deux amies m'encadrent et me recouvrent de toutes les serviettes dont nous disposons, je ne veux même pas penser à l'image que je donne à cet instant.
Le concert continue, les danseurs sont toujours aussi rares, un petit garçon de sept ou huit ans est apparu, lui aussi semble avoir avalé un djembé dans son biberon. J'admire cette aisance, cette évidence de la danse. Un dialogue gestuel s'instaure entre le chanteur et l'enfant, ils se parlent et se répondent par leurs mouvements, j'en oublie de grelotter.
Un peu plus loin, derrière la scène, une très belle jeune femme qui ressemble à la princesse Jasmine, debout sur les rochers, pianote irrépressiblement sur son mobile. Son visage est concentré sur ce qu'elle écrit, échange. Mais, comme à son insu, son corps se balance en suivant la musique. Sa longue robe danse autour d'elle, tandis que ses doigts ne cessent de tapoter son écran. Peut-être que si elle n'était pas perchée en équilibre instable, tout son corps danserait sans qu'elle s'en rende compte.
Finalement, nous déclarons forfait avant la fin de ce concert étonnant, mais j'emporte ces images uniques et précieuses. Avec déjà l'idée de les partager, à ma façon.
Vers 16h, un petit vent soutenu se lève. En observant le ciel, on constate qu'une galette grise qui s'étend sur tout l'horizon avance vers nous. Ils avaient prévu de l'orage, on dirait bien qu'ils vont tenir leur promesse.
Les parents rappellent leurs enfants, les maîtres leurs chiens, les serviettes de plage sont ramassées à la va-vite et bourrées dans les sacs par-dessus les paquets de chips entamés et les bouteilles vides. Le lieu se désertifie, on s'entend enfin bavarder, on serait bien s'il ne faisait pas si frais, d'un coup.
Sur la digue, un concert en plein air de reggae africain commence au moment où les premières gouttes s'écrasent au sol. La lumière est étrange, caractéristique des orages d'été, comme une toile où le peintre aurait mis trop de gris, les couleurs ont perdu leur éclat éblouissant du début de l'après-midi.
Le concert ne va pas attirer de foule, c'est dommage, parce que les artistes se donnent à fond. Le chanteur est un jeune homme vif, engageant, coiffé de dreads. Il porte des lunettes noires qui lui couvrent entièrement les yeux, je crois d'abord qu'il est aveugle. Il bouge et parle en rythme, quand il ne chante pas.
Je suis toujours fascinée par les spectacles de scène, musique, danse ou théâtre. Nous frissonnons toutes les trois sous notre serviette mouillée, mais nos yeux et nos oreilles ne perdent rien. Sur la scène, deux femmes dansent en occupant l'espace, leur chorégraphie est parfaitement coordonnée, je me demande si elles font partie de la troupe. Il y a aussi un couple formé par une dame et une femme trisomique d'une trentaine d'années, qui dansent aussi à perdre le souffle, exactement en rythme.
La pluie et le vent s'intensifient, les techniciens protègent les enceintes par des sacs poubelle transparents, le chanteur continue d'enchaîner les morceaux, rappelant que l'eau qui tombe est un bienfait. Le tonnerre l'accompagne de temps à autre. A un moment, il s'avance sur la piste et prend les mains de la jeune handicapée pour danser avec elle. Finalement, il n'est pas aveugle. On ne sait pas lequel mène l'autre, ils sont la musique, le rythme, si le bonheur existe, il doit ressembler à cet instant.
J'ai franchement froid, mes deux amies m'encadrent et me recouvrent de toutes les serviettes dont nous disposons, je ne veux même pas penser à l'image que je donne à cet instant.
Le concert continue, les danseurs sont toujours aussi rares, un petit garçon de sept ou huit ans est apparu, lui aussi semble avoir avalé un djembé dans son biberon. J'admire cette aisance, cette évidence de la danse. Un dialogue gestuel s'instaure entre le chanteur et l'enfant, ils se parlent et se répondent par leurs mouvements, j'en oublie de grelotter.
Un peu plus loin, derrière la scène, une très belle jeune femme qui ressemble à la princesse Jasmine, debout sur les rochers, pianote irrépressiblement sur son mobile. Son visage est concentré sur ce qu'elle écrit, échange. Mais, comme à son insu, son corps se balance en suivant la musique. Sa longue robe danse autour d'elle, tandis que ses doigts ne cessent de tapoter son écran. Peut-être que si elle n'était pas perchée en équilibre instable, tout son corps danserait sans qu'elle s'en rende compte.
Finalement, nous déclarons forfait avant la fin de ce concert étonnant, mais j'emporte ces images uniques et précieuses. Avec déjà l'idée de les partager, à ma façon.
mardi 23 juillet 2013
Les supermarchés
Je ne sais pas vous, mais moi, je
trouve qu’on n’écrit pas assez sur le potentiel des supermarchés. Pas leur
potentiel commercial, économique ou de développement durable, ça, je suis sûre
qu’il y a beaucoup de littérature sur ces passionnants sujets.
Je veux parler de leur potentiel
de rencontres, d’agacement, d’énervement, de petites joies et de plaisirs
intenses, de leur potentiel de vie, tout simplement.
Déjà, il y a des différences
énormes entre les enseignes. Certaines semblent réservées aux vieux. Pardon,
aux Personnes Âgées. Quelle que soit l’heure, quel que soit le jour de la
semaine, 80 % de la clientèle est composée de seniors plus ou moins
mobiles, plus ou moins (plutôt moins d’ailleurs) aptes à conduire et à garer
une voiture rutilante sur le parking. Je jurerais que la voiture ne leur sert
qu’à ça, à aller faire « les commissions ». Et sûrement aussi à aller
« au docteur », puis faire les examens prescrits. Mais c’est une
autre histoire.
Vous l’aurez compris, ces retraités
m’exaspèrent. Pas parce qu’ils sont vieux, ça m’arrivera peut-être aussi un
jour. Mais, entre autres, parce qu’ils choisissent précisément de se garer,
mal, juste à côté de moi. Et qu’en ouvrant leur portière, comme ils sont moins
agiles que la plupart des gens normaux, ils poussent un grand coup. Tant pis si
ça tape dans MA voiture. Pour être honnête, je ne crois pas qu’ils aient
vraiment une dent contre moi, ils ne peuvent pas me haïr autant que je les
hais, eux ne me connaissent pas. Ils font ça quelle que soit la caisse qui est
garée à côté d’eux. Mais les jours où c’est la mienne, je vois rouge. Ça
commence bien.
Comme, l’expérience aidant, j’ai
rapidement repéré ces enseignes-là, je les évite soigneusement, sauf en cas
d’extrême et urgente nécessité, par exemple quand je passe juste devant, que j’ai
absolument besoin de refaire le plein de bière, ou de café ou de croquettes
pour le chat et que je ne me sens pas de faire 20 km de plus pour aller
dans une autre grande surface ou que l’heure de la fermeture est proche… Dans
ces cas-là, je m’efforce de ruser, de me garer loin loin de l’entrée, à un
endroit où il y a huit places disponibles, et je me mets au milieu. Malheureusement,
ça ne manque pas, j’imagine qu’ils profitent de voir une voiture pour essayer, je pèse mon mot, de se ranger
correctement. Ça doit être plus facile que de relever la tête pour se guider, via
les rétroviseurs extérieurs, sur les lignes blanches qui délimitent les places.
Sûrement. Je ne peux pas croire que les parkings de supermarché soient remplis
de Taties Danielle. Le résultat n’en est pas moins, hélas, le même pour les
ailes de ma voiture et pour mon niveau de stress.
Ensuite, après avoir passé
8 minutes à chercher en vain un jeton dans le sac de « Maman »,
« Papa » retourne à sa voiture (snif… et à la mienne) pour chercher
LA pièce d’un euro qui est TOUJOURS là, bien rangée sous le frein à main ou
dans le cendrier. Comme s’ils n’avaient pas pu y penser avant de sortir. Ils
peuvent enfin essayer (je pèse, encore) de dégager un caddie. Souvent, ils
commencent alors à se chamailler. Papa n’y arrive pas. Maman s’agace et lui
intime de la laisser faire. Papa, vexé comme un pou, s’y refuse obstinément,
bref, ce petit manège leur prend encore bien 5 minutes. Moi je m’en fiche,
je suis déjà dans le magasin, un œil sur ma montre (pas rater l’arrivée du car
du Petit), un autre sur les panneaux des rayons (mais nom d’un chien, pourquoi
est-ce qu’ils ne mettent pas la bière à côté des croquettes pour chat et du
café ?), car je n’ai absolument aucune idée de l’agencement du lieu, que
je trouve conçu en dépit du bon sens. Je suis déjà bien remontée.
Et ça continue : quelle que
soit la largeur des allées, elles sont TOUTES embouteillées par plusieurs
couples appuyés sur leurs chariots comme sur des déambulateurs, qui se
racontent (les couples, pas les chariots) les résultats de leurs derniers
examens médicaux, en jouant à celui qui a la pire maladie, sans se rendre
compte qu’ils jouent à celui qui va mourir le premier. Et moi, intolérante que
je suis, je supporte mal d’entendre leurs histoires de transit intestinal juste
au moment où je me dis que puisque je suis au rayon boucherie, je pourrais bien
prendre des steaks hachés pour mercredi… tant pis pour les steaks, j’ai plus
envie d’un coup, je prendrai des ravioli à la place, si je les trouve. Pourquoi
diantre ne mettent-ils pas les raviolis à côté de la bière, du café et des
croquettes pour chat ?
Si je suis courageuse, je fais un
détour par les surgelés. Je suis tellement pressée qu’ils n’auront pas le temps
de dégeler avant d’arriver à la maison. Funeste erreur, bien sûr. Les allées du
rayon surgelés ne sont pas moins encombrées, les histoires qui y circulent sont
à peu près les mêmes que du côté boucherie, soupirs éplorés sur le pauvre mari
dont l’opération du côlon s’est mal passée et dont la poche à… je ne veux même
pas savoir comment ça s’appelle, c’est déjà assez écœurant comme ça. Tant pis
pour les surgelés. Je me taperai les 20 km supplémentaires demain, je
préfère encore.
Je fonce vers la sortie, déjà réconfortée
à l’idée de m’enfuir. C’était sans compter la queue aux caisses. Même si toutes
sont ouvertes, il y a la queue partout. Des serpents interminables de retraités
qui continuent de se répandre. Intenable.
Lorsque j’arrive enfin à m’extirper
de ce piège, je me jure croix de bois croix de fer de ne plus jamais remettre
les pieds ici, sous aucun prétexte. Et je me retiens in extremis d’écraser les
deux couples qui continuent de se raconter leurs petites misères, devinez où,
juste derrière moi, comme s’ils n’avaient pas vu qu’ayant fermé mon coffre et
rangé mon chariot, j’ai démarré et enclenché la marche arrière. Je ne résiste
pas, un petit coup de klaxon, la détente que cela me procure est
proportionnelle au bond de trouille généré chez les quatre égrotants. Vite,
vite, rentrer chez moi, retrouver mon chat et boire une bière, même tiède, en
attendant le Petit.
Après, il y a les supermarchés
bio. Bien que j’aie fréquenté quelquefois ces magasins dans ma période bio (à
fond, pain au levain et kéfir maison compris), j’ai toujours l’impression, à
peine la porte poussée, de me trouver brusquement téléportée dans un autre
pays. Même si on y trouve des choses à manger, comme chez nous, la langue ne
semble pas la même : « petit épeautre », « huile de
carthame », j’en passe. Pour acheter du café, il faut choisir son grain
(moka, tijuana, lufthansa, que sais-je, je reconnais avec soulagement un pur
arabica), verser la quantité désirée dans un sac en papier, puis le moudre, en
sélectionnant la grosseur ! Ben j’en sais rien, moi, ça fait déjà
10 minutes que je tourne en cherchant la machine à moudre, je n’ai aucune
idée de la grosseur qu’il me faut. Je demande de l’aide. Chance, les
autochtones sont d’une amabilité et d’une gentillesse incroyables. J’apprends
qu’il y a des réglages de mouture en fonction de la cafetière utilisée. Ah ah,
très bien. Je me sens terriblement cruche : « Ben, c’est pour une
cafetière électrique, quoi, pour faire du café le matin, et après j’ajoute du
lait… » Je donne autant d’indications que je peux, ne comprenant pas bien
ce qui est important.
« Pour une cafetière
filtre ? »
« Euh, oui, on met des
filtres, numéro 4… »
« Alors c’est le réglage
tant. »
Je regarde l’appareil comme une
poule devant une centrale vapeur. La vendeuse (est-ce qu’on les appelle
« vendeuses » ?) me prend en pitié et moud pour moi le café
salvateur. Ouf, merci Mademoiselle !
Bon, la bière maintenant, ah oui,
forcément, elle est bio. Est-ce qu’il y a des bières d’abbaye bio ? Je ne
sais pas, je prends la plus titrée, au hasard. Pas trouvé de croquettes bio
pour le chat. Tant pis, il en reste un peu à la maison, on va le rationner
quelques jours.
Les clients sont en général très caractéristiques.
Les femmes pas maquillées, chaussures plates, vêtements en pure laine vierge ou
coton bio selon la saison. Les hommes, pareil, avec aux pieds des tongs en
chanvre. Évidemment, les cheveux blancs ne sont pas colorés, ou alors au henné.
Bien bien bien. Je me tire vite fait, tout étonnée de voir un tapis roulant électrique
à la caisse, et qu’on accepte ma carte bleue, je m’attendais presque à devoir
payer en poulets, en courgettes ou en heures de ménage…
Pause observation sur le parking,
ça vaut le détour : les familles entrent et sortent, telles que décrites
plus haut. Les plus hardis fument des roulées. Moi, pendant ce temps, j’allume
une américaine à bout filtre, perchée sur des talons de 12 cm, mini-jupe
noire et perfecto rouge, sac à main et rouge à lèvres assortis… je ne me sens
vraiment pas à ma place.
Euphorie quand je m’échappe enfin
au volant de mon diésel-qui-pollue-la-planète-et-l’environnement…
Je note mentalement de ne pas
renouveler l’expérience plus souvent que nécessaire, c’est-à-dire au grand
maximum une fois tous les deux ans.
Il faut dire quand même que je
n’aime pas faire les courses. Enfin, je n’aime plus ça. Autrefois, dans ma
période jurassique, je me régalais de remplir mon caddie de lessive et de
produit à vaisselle, de serpillières et de torchons. Ça m’a passé. Complètement.
Pas de rechute. Les courses sont devenues pour moi une corvée à la fois
incontournable et à la limite du supportable.
Alors je ruse, là encore. J’en
profite pour faire un détour par les galeries marchandes où je fais fondre ma
carte bleue dans les boutiques de mode. La culpabilité qui m’étreint ensuite
aide à faire passer la pilule du grand magasin.
Ou bien j’y vais juste pour trois
choses, histoire que ça prenne le moins de temps possible. L’inconvénient de
cette stratégie, vous l’aurez vu avant moi, est qu’il faut y retourner plus
souvent.
Ou encore, je fais une liste
exhaustive de tout ce dont j’ai besoin pour les 10 prochains jours, ce qui
me permet de moins errer. Mais l’esclavage que représente la rédaction de la
liste est à peine compensé par le pensum lui-même.
En plus, il faut calculer
l’horaire : si ma préparation psychologique « pré-courses » dure
trop longtemps, je me retrouve dans le magasin à l’heure de pointe, queue pour
entrer sur le parking, queue aux rayons boucherie, poissonnerie, traiteur,
bousculades de chariots au rayon des croquettes, regards surpris au rayon bière
(ben oui, du coup, j’en prends beaucoup beaucoup, pas me retrouver en rade dans
trois jours !), queue à la caisse, pourquoi diable est-ce qu’ils forment
les nouveaux caissiers à 17 h 30 ? Et puis queue et embouteillages
pour sortir du parking mal fichu au possible, je me demande qui conçoit les
parkings des hypermarchés, ils sont toujours formidablement mal organisés.
Est-ce qu’ils font exprès ?
Cela dit, l’hypermarché est un
fabuleux site d’observation sociologique ! Pour me distraire, j’essaie de
dégager des tendances, une logique, dans les populations et leur fréquentation
de ces temples de la bouffe.
Le mercredi, rien de surprenant,
les mamans qui travaillent à 3/4 ou 4/5 de temps, avec leur progéniture. Ça
braille et piaille de partout, surtout aux rayons céréales pour petit déjeuner,
biscuits, bonbons et chocolat, forcément. Vers midi, il y a toujours une
baguette plus ou moins largement entamée, selon le nombre de nains, dans le
chariot de ces femmes-là.
Éviter le mercredi.
Le samedi, presque pas la peine
d’en parler, j’ai des sueurs froides rien qu’en y pensant. Les courses le
samedi après-midi, c’est comme un jour de semaine à l’heure de pointe, mais
multiplié par 110. Je deviens agoraphobe, misanthrope, misogyne, sexiste,
sanguinaire. Plus jamais. Tant pis, je partagerai un Saint Émilion avec le chat pour le petit
déjeuner. Je préfère.
Le samedi, beaucoup de gens font
les courses en famille ! Monsieur, Madame et leurs poulpiquets !
Waaah ! J’imagine la scène à la maison, le matin :
« Qu’est-ce qu’on fait
aujourd’hui ? C’est samedi. »
« Oh, et si on allait faire
les courses tous ensemble ? »
« Quelle bonne idée ma
chérie, appelle les enfants ! »
« Les enfants…
préparez-vous, on va faire les courses ! »
« Ouais ! »
« Super ! »
« Trop de la
balle ! »
J’ai du mal à y croire… Je dois
être obtuse, mais je ne peux pas imaginer qu’on n’ait rien de plus exaltant à
faire en famille un samedi. Et les musées ? Les châteaux ? Les
spectacles ? Les bibliothèques-ludothèques ? Le cinéma ? Les
randos à vélo ? La pêche ? Les brocantes ? Se lever tôt pour
aller passer le week-end au bord de la mer ? Faire la grasse matinée et
prendre l’apéro à la place du petit déjeuner (aussi bien, il n’y a plus de
café) ?
À noter : il y a des gens
qui s’éclatent à faire les courses tous ensemble. OK. Tant mieux pour eux après
tout, si ça leur fait plaisir. Mais par pitié, plus jamais moi.
Le matin à la première heure, des
hordes de seniors qui doivent se lever à 5 h pour être bien sûrs de ne pas
rater l’ouverture se bousculent en essayant d’entrer les premiers avant même
que le rideau de fer soit complètement relevé. Si on me l’avait dit, je n’y
aurais pas cru, mais 8h30 est donc aussi une heure de pointe. Avec tous les
inconvénients liés aux Personnes Âgées, et exposés précédemment.
Bien noté aussi.
Entre midi et deux heures, c’est
l’idéal. D’abord, je croise des gens qui me ressemblent, qui travaillent et
profitent de leur pause pour s’envoyer la corvée au lieu de déjeuner. Et ils ne
sont pas trop nombreux.
Elles sont reconnaissables, les
femmes qui travaillent : bien habillées, bien maquillées, souvent une barquette
de salade composée ou de fruits frais ouverte sur le siège bébé, dans laquelle
elles picorent en parcourant les allées, sur des talons qui les font sûrement
autant souffrir que moi, ou alors, c’est qu’il n’y a pas de justice.
Les hommes, c’est moins flagrant.
Déjà, des hommes qui font les courses seuls entre midi et deux, c’est plutôt
rare. Je ne peux que faire des conjectures, ça passe le temps. Si leur chariot
est rempli d’alcool, de boîtes de conserve et de soupes en sachets, j’imagine
qu’ils sont célibataires, ou étudiants, l’âge étant un indicateur assez
déterminant. Très sincèrement, je croise rarement un homme en costume-cravate
dont le caddie contient des couches pour bébé, du shampooing doux, du gel
douche exfoliant, des cartes Pokemon et des Kinder Pingui au milieu de poêlées
de légumes, de poisson frais et de pinces de crabe, d’excellent vin pour
accompagner et de salades fraîches et variées. Si tu es celui-là (et si c’est
toi qui laves la salade à la maison après avoir rangé les courses), contacte-moi
en MP, on a plein de trucs à se dire, je te le promets !
Je digresse, mais ça m’ennuie
tellement, ces courses, que j’aimerais bien trouver une heure et un jour où je
puisse un peu me rincer l’œil (en tout bien tout honneur, cela va de soi) en
compensation.
Dans certains magasins, comme
c’est la pause midi, ils n’ouvrent que deux caisses sur trente, et ça bouchonne
à la sortie. Ceux-là sont déjà rayés de ma liste.
Dans les moyennes surfaces qui
poussent comme des champignons depuis quelques années en centre-ville, la pause
déjeuner sacrifiée aux courses de la semaine prend une tout autre allure et
ressemble furieusement à une quelconque heure de pointe. Des salarié(e)s
méga-pressé(e)s car reprenant tou(te)s le boulot à la même heure et craignant
tou(te)s d’avoir à affronter un patron écumant ou une pointeuse tâtillonne. Ce
qui se traduit, forcément, par des télescopages de chariots, des jetages de
denrées, n’importe lesquelles, pour remplir le frigo, et qui seront
inévitablement fondues ou écrasées avant le rangement, agressivité à fleur de
lèvres, courses éperdues entre les rayons, puis sur le parking pour retrouver
où ils ont garé cette sacrée bagnole… en passant par les tentatives de
resquillage les plus honteuses à la caisse, nécessité fait loi.
Pas pour moi non plus.
Mais j’ai parlé au début de
petits plaisirs et de moments de joie intense. Et c’est vrai qu’il y en a. De
véritables moments de grâce.
C’est le monsieur très grand qui
m’aide spontanément à attraper la dernière boîte de sauce tomate tout en haut
tout en haut de l’étagère, au moment où je suis résignée à jeter ma dignité
derrière le rayon et à grimper sur le bord du chariot, au risque qu’il se
carapate sous mes talons, me laissant choir dans une posture que je ne veux
même pas imaginer. Je vous suis reconnaissante à vie, Monsieur.
C’est la caissière qui emballe
mes courses dans les sacs réservés aux trucs qui coulent, je suis sûre qu’elle
n’est pas censée faire ça, au prix où ça coûte, ces sacs ! Qui me demande,
des étoiles dans les yeux, où j’ai trouvé les deux boîtes de confit de canard
pour le prix d’une et espère à haute voix qu’il en restera quand elle aura fini
sa journée parce qu’elle adore ça. Pour un peu, j’irais lui en chercher
tellement elle est gentille ! Mademoiselle, je ne vous oublierai jamais.
Chaque fois que je vous vois, je m’arrange pour passer à votre caisse, même si
elle est embouteillée par un couple de vieillards et une jeune mère avec ses
trois braillards. Pour le plaisir de croiser votre sourire, et de vous
souhaiter bon courage.
C’est la pauvre dame que son mari
a envoyée lui acheter du pastis et se trouve tout ennuyée devant le choix
immense qui s’offre à elle, qui me demande conseil : il a bien précisé du
pastis, pas du cinzano. Mais il n’a pas dit quelle quantité. Elle semble
tellement démunie que j’ai le sentiment de faire œuvre charitable en l’aidant.
Madame, merci de m’avoir donné l’impression d’être un peu utile à quelqu’un ce
jour-là. J’espère que votre mari a été satisfait de mon choix.
C’est la vieille dame qui, devant
moi dans la file d’attente, s’avisant que je n’ai dans les mains qu’un pack de
bière, un sachet de croquettes et un paquet de café alors que son chariot à
elle est plein, me propose de passer devant elle, arguant qu’elle a tout son
temps, elle est à la retraite. Madame, vous me feriez presque regretter la
première partie de ce récit.
C’est le bébé qui, au lieu de
brailler comme ses conscrits, m’adresse un sourire lumineux lorsque je le
regarde distraitement.
Et c’est aussi cet homme, sur le
parking, un jour où j’avais le moral au fond des talons (167 cm + 12,
calculez comme c’est bas !), la sensation d’être affreusement mal fagotée
et la certitude d’avoir urgemment besoin d’aller chez le coiffeur, qui m’a fait
cette inoubliable déclaration : « Vous êtes très jolie, Madame »
dans un sourire désarmant.
À toi, charmant passant qui
m’évoque irrésistiblement la chanson de Brassens que je préfère[1],
je veux dédier ce billet. Merci d’avoir enchanté ma journée.
mardi 16 juillet 2013
Les urgences, un week-end de 14 juillet
Tout à commencé comme ça, samedi 13 juillet, à 12h30, alors qu'on était en train de préparer le déjeuner (ce détail a son importance, pour la suite).
Mon Petit, bientôt 12 ans, baptême du trident. Bien sûr, pas de cabinet médical ouvert, je ne me sens pas de le charcuter moi-même, me dis qu'aux Urgences, ils lui feront peut-être une petite anesthésie locale.
Il faut savoir aussi que je suis absolument fan du blog de B. Alors Voilà. En deux mots, B. est un interne qui a a coeur de réconcilier les soignants et les soignés, et publie pour ce faire des anecdotes médicales très bien écrites, parfois drôles, toujours émouvantes.
Et donc avant d'entrer dans l'hôpital ce samedi, je suis plutôt réconciliée, a priori.
Lorsque nous franchissons la porte vitrée, bloquée ouverte à cause de la chaleur, nous l'ignorons encore, mais nous pénétrons dans le Paradoxe des Urgences. (J'aurais pu m'en douter mais j'avais la tête ailleurs, pour tout vous avouer.) C'est-à-dire que les patients (je promets de ne pas faire le jeu de mots, mais ça ne va pas être facile) ont un problème de santé urgent à régler. Et bon nombre d'entre nous, j'en suis sûre, ont à l'esprit la cohue et la précipitation de séries américaines où tous les soignants courent en permanence d'un malade à un blessé, résolvant le problème en un temps record. Moi, en plus, depuis que je lis régulièrement des blogs de médecins, je le sais bien, qu'ils font tout ce qu'ils peuvent. La moindre des choses, c'est d'attendre, surtout que notre problème est loin d'être prioritaire.
Pas comme celui du monsieur avec son bout de doigt coupé dans un sachet avec de la glace. Lui, il n'a pas beaucoup de temps devant lui. Et pourtant, vu le degré d'énervement de sa compagne, ça doit quand même faire un moment qu'il attend. Ils savent ce qu'ils font, me dis-je, ils ont sûrement des choses plus graves à traiter, des gens arrivés sur des brancards, des crises cardiaques, des accidents...
Mais tous les soignants ou personnels administratifs (oui, j'ai entendu ça à la télé, on dit "des personnels") semblent au comble de la zénitude, une infirmière a l'air de jouer à l'ordinateur sans un regard pour la file qui s'allonge devant le guichet, par exemple... "Il y a des protocoles, des procédures à suivre, il faut absolument que les dossiers soient complets pour la suite...", voilà ce que je me dis.
Nous, on est dans une salle que j'appellerais "petits bobos", à part l'homme avec le doigt coupé. Il y règne une atmosphère très particulière, composée tout à la fois d'attente, d'impatience, de bonne humeur, de résignation, d'agacement et d'ennui.
J'en profite pour observer ces gens que je n'aurais sans doute pas l'occasion de croiser ailleurs, avec toujours mon arrière-pensée "Est-ce qu'il y a matière à un roman ? Une nouvelle ?", j'essaie de démarrer quelque chose dans ma tête, je fais toujours ça, ça m'occupe l'esprit.
Il y a Gilberte (bien sûr, je change les noms), la soixantaine. Elle a été amenée par les pompiers après une chute dans la rue qui a dû lui occasionner une entorse et un visage bien tuméfié. Pas démontée malgré son fauteuil roulant qu'elle ne sait pas manoeuvrer, elle sort son vieux Nokia tous les 1/4 d'heure pour appeler un proche et lui raconter tout ce qui lui est arrivé, en indiquant au passage qu'elle n'a bientôt plus de crédit ni de batterie. Je crois qu'après 2h, TOUTES les personnes qui attendent espèrent secrètement la voir enfin tomber en panne. Comme elle ne sait pas se déplacer avec son fauteuil et est bien empêtrée dans ses sacs, elle reste toujours au même endroit, attendant qu'on l'appelle, comme promis, pour voir un médecin et faire une radio. Entre nous, lorsque c'est enfin son tour, je peux vous dire qu'à l'aspect de sa cheville, c'est pas cassé et on économiserait les sous de la sécu en ne faisant pas de radio. Mais bon, on ne m'a pas demandé mon avis. Et d'ailleurs, je peux me tromper.
Il y a aussi - surtout - une famille nombreuse, très nombreuse, qui occupe tout l'espace. Trois générations sont là : la mère, sa fille et trois ou quatre garçons, et la fille de la fille (vous suivez ?), une petite d'environ 2 ans qui ne tient pas en place, forcément, et porte un prénom de princesse. Ils sont venus accompagner deux jeunes qui ont eu un accident de scooter. Le premier est déjà aux mains des médecins, le deuxième qui ne semble souffrir que d'écorchures attend son tour. Avec eux, un homme que je prends d'abord pour un ambulancier, qui passe son temps à étaler sa science médicale (qui vaut bien la mienne), avec treize mots savants à la douzaine et un ton enjoué qui me porte vite sur le système.
Je dois reconnaître qu'après une petite demi-heure d'attente (on va vous appeler), je ne me sens plus du tout réconciliée. J'ai une pensée triste pour B. et ses efforts, mais je crois que j'ai laissé mon empathie à la maison, avec mon livre et mon chargeur de portable. Et encore, je ne fais qu'attendre, je ne suis pas inquiète, moi. Pas comme la compagne du type qui s'est coupé un morceau de doigt. Elle, elle frôle l'hystérie. Quand j'entends que ça fait trois heures (TROIS HEURES !) qu'ils sont arrivés, je me dis que c'est foutu pour le bout de doigt. C'est idiot quand même. Mais bon, ils doivent savoir ce qu'ils font. Peut-être qu'ils avaient 12 infarctus dans l'autre salle d'attente, celle des brancards.
Comme il n'y a personne au guichet, je récupère mon amabilité qui se carapatait en douce et vais demander très gentiment au monsieur s'il pense que j'ai le temps d'aller fumer une cigarette avant qu'on nous appelle. Il est charmant. Il prend le temps de regarder le planning secret qu'il a constitué pour hiérarchiser les patients, puis m'autorise à m'adonner à mon vice en me recommandant de rester tout près de l'entrée, pour entendre. Pleine d'espoir, je partage cette information avec le Petit qui a déjà vidé mon porte-monnaie, mort de faim. Et je fume, dans l'urgence, cette cigarette accordée, sans quitter des yeux la porte battante, les oreilles aux aguets. En fait, le monsieur du guichet est un drôle de pervers. On ne nous appellera enfin que plus de deux heures après cette autorisation.
Dans l'intervalle, la compagne de l'homme au doigt coupé, excédée, décide qu'ils s'en vont et qu'"il y aura des suites". Je compatis, assez surprise tout de même qu'ils ne se soient pas dépêchés plus de recoudre ce morceau de doigt qui doit être complètement mort maintenant. Mais ils doivent bien savoir ce qu'ils font. Dix minutes plus tard, le couple revient, fait un petit scandale au guichet, je ne suis pas de près, occupée à racler le dernier euro vingt dont mon Petit a besoin pour ne pas tomber d'inanition. Toujours est-il que ça marche, puisque le monsieur est pris en charge immédiatement. Surprise, il ressort environ 1/4 d'h plus tard, avec un beau pansement et le sourire aux lèvres. Je déduis que le bout de doigt ne devait pas être si gros que j'imaginais, et qu'il n'a pas été nécessaire de le recoudre. Finalement, ils savent sans doute ce qu'ils font...
Gilberte a réussi à se transporter aux toilettes et depuis, cherche son téléphone. Elle finit par demander à l'un des enfants de la famille nombreuse s'il veut bien aller voir, et en effet, il était resté aux WC. Elle peut appeler une nouvelle copine pour lui faire part de ses mésaventures.
La famille nombreuse est étonnante. On a l'impression d'un bloc, mais ils sont plutôt mouvants, comme un économiseur d'écran qui passe absolument dans tous les coins. Ils sont gentils, surtout les garçons qui regardent mon Petit avec admiration pour son courage et bavardent avec lui, lui donnant l'occasion de raconter comment ça lui est arrivé. À présent, le premier jeune est sorti, momifié mais en bon état. Ils sont donc un de plus à attendre avec nous. Il n'y a plus de sièges de libres, je reste debout.
Il y a aussi une jeune fille blessée au genou qui a l'air de souffrir terriblement, dans les bras de son punk de petit ami. Et puis une jeune femme entièrement voilée, assise juste à côté de moi qui suis en mini-short et débardeur (je crois que j'aurais été en maillot de bain, je serais partie pareil, sans réfléchir). Je me dis que ça ferait une photo rigolote.
Se succèdent une grande femme souriante avec trois jeunes enfants, de 2 à 5 ans je dirais, qui distribue des taloches avec une nonchalance surprenante. Le reste du temps, je ne sais pas où elle est, mais les enfants se surveillent entre eux, c'est un peu flippant car le plus jeune passe son temps à se sauver dehors, sur la route. Les jeunes oncles de la petite fille au prénom de princesse le récupèrent. Tout va bien. Et puis d'autres gens, d'autres familles plus ou moins inquiètes, plus ou moins tranquilles.
Le temps s'écoule péniblement, à 15h, le Petit me supplie de dire qu'il a la tête qui tourne (et d'ailleurs, c'est la vérité, m'assure-t-il) pour que son tour vienne plus vite. Petit couplet moralisateur sur les gens qui ont de véritables urgences urgentes, mais le coeur n'y est plus. Je n'ai presque plus de batterie, je n'ose même pas me connecter sur Twitter pour me changer les idées. Et puis, même si Gilberte s'en moque, il y a quand même de gros panneaux interdisant d'utiliser un téléphone portable.
Lorsque la famille nombreuse s'en va, ça fait comme un vide, on sent la fin.
D'ailleurs, ça y est, ils ont appelé Gilberte et un monsieur qui était rentré dans un camion arrêté. Il doit être 16h30. Avec le Petit, on suppute : t'as vu le panneau, on passe par ordre de gravité, pas par ordre d'arrivée. Oui, mais par ordre d'arrivée, ça y est, c'est à nous normalement. Oui, mais tu ne sais pas s'il n'y a pas quelqu'un qui a quelque chose de plus grave, dans l'autre salle.
Notre coeur manque un battement lorsque nous entendons se rapprocher une sirène de pompiers. Pourvu qu'ils nous appellent avant que le camion arrive... Je me réconcilierai un autre jour.
Et enfin, enfin, c'est à nous. On croise Gilberte dans le couloir de l'autre côté des portes battantes, toute guillerette d'aller à la radio poussée dans son fauteuil par un bel infirmier. Tant mieux pour elle. On s'installe dans une petite salle avec un lit, on attend encore quelques minutes, puis l'infirmier revient avec un médecin, gentils comme tout tous les deux, je me demande vraiment comment ils peuvent être tellement zen avec le boulot qu'ils doivent avoir. Ils ont déjà mon éternelle gratitude, simplement parce qu'ils prennent le temps de discuter avec le Petit, de le mettre à l'aise. Après, bien sûr, ils me font sortir, de peur que je tombe dans les pommes... Je ne discute pas, mais la dernière fois que j'ai tourné de l'oeil remonte à 1994, et je venais d'avoir une hémorragie, alors hein, bon. Je ne discute pas, je sors.
Tout va très vite ensuite, le Paradoxe des Urgences s'efforce de récupérer le cours ordinaire du temps. Le médecin me rappelle, mon Petit est sauf, a adoré le gaz avec lequel ils l'ont shooté, n'a rien senti du tout, est volontaire pour se replanter dans le doigt l'hameçon qu'on lui a rendu, juste pour renouveler l'expérience.
Dans la voiture, il me dit : "Tu sais, je crois qu'ils font exprès de parler aux gens de ce qui les intéresse. Moi, ils m'ont parlé de pêche."
Il est 18h, et je suis, à nouveau, réconciliée. En fait, ils savent bien ce qu'ils font. Ils prennent le temps de parler de pêche aux pêcheurs. Franchement, c'est quand même important !
Mon Petit, bientôt 12 ans, baptême du trident. Bien sûr, pas de cabinet médical ouvert, je ne me sens pas de le charcuter moi-même, me dis qu'aux Urgences, ils lui feront peut-être une petite anesthésie locale.
Il faut savoir aussi que je suis absolument fan du blog de B. Alors Voilà. En deux mots, B. est un interne qui a a coeur de réconcilier les soignants et les soignés, et publie pour ce faire des anecdotes médicales très bien écrites, parfois drôles, toujours émouvantes.
Et donc avant d'entrer dans l'hôpital ce samedi, je suis plutôt réconciliée, a priori.
Lorsque nous franchissons la porte vitrée, bloquée ouverte à cause de la chaleur, nous l'ignorons encore, mais nous pénétrons dans le Paradoxe des Urgences. (J'aurais pu m'en douter mais j'avais la tête ailleurs, pour tout vous avouer.) C'est-à-dire que les patients (je promets de ne pas faire le jeu de mots, mais ça ne va pas être facile) ont un problème de santé urgent à régler. Et bon nombre d'entre nous, j'en suis sûre, ont à l'esprit la cohue et la précipitation de séries américaines où tous les soignants courent en permanence d'un malade à un blessé, résolvant le problème en un temps record. Moi, en plus, depuis que je lis régulièrement des blogs de médecins, je le sais bien, qu'ils font tout ce qu'ils peuvent. La moindre des choses, c'est d'attendre, surtout que notre problème est loin d'être prioritaire.
Pas comme celui du monsieur avec son bout de doigt coupé dans un sachet avec de la glace. Lui, il n'a pas beaucoup de temps devant lui. Et pourtant, vu le degré d'énervement de sa compagne, ça doit quand même faire un moment qu'il attend. Ils savent ce qu'ils font, me dis-je, ils ont sûrement des choses plus graves à traiter, des gens arrivés sur des brancards, des crises cardiaques, des accidents...
Mais tous les soignants ou personnels administratifs (oui, j'ai entendu ça à la télé, on dit "des personnels") semblent au comble de la zénitude, une infirmière a l'air de jouer à l'ordinateur sans un regard pour la file qui s'allonge devant le guichet, par exemple... "Il y a des protocoles, des procédures à suivre, il faut absolument que les dossiers soient complets pour la suite...", voilà ce que je me dis.
Nous, on est dans une salle que j'appellerais "petits bobos", à part l'homme avec le doigt coupé. Il y règne une atmosphère très particulière, composée tout à la fois d'attente, d'impatience, de bonne humeur, de résignation, d'agacement et d'ennui.
J'en profite pour observer ces gens que je n'aurais sans doute pas l'occasion de croiser ailleurs, avec toujours mon arrière-pensée "Est-ce qu'il y a matière à un roman ? Une nouvelle ?", j'essaie de démarrer quelque chose dans ma tête, je fais toujours ça, ça m'occupe l'esprit.
Il y a Gilberte (bien sûr, je change les noms), la soixantaine. Elle a été amenée par les pompiers après une chute dans la rue qui a dû lui occasionner une entorse et un visage bien tuméfié. Pas démontée malgré son fauteuil roulant qu'elle ne sait pas manoeuvrer, elle sort son vieux Nokia tous les 1/4 d'heure pour appeler un proche et lui raconter tout ce qui lui est arrivé, en indiquant au passage qu'elle n'a bientôt plus de crédit ni de batterie. Je crois qu'après 2h, TOUTES les personnes qui attendent espèrent secrètement la voir enfin tomber en panne. Comme elle ne sait pas se déplacer avec son fauteuil et est bien empêtrée dans ses sacs, elle reste toujours au même endroit, attendant qu'on l'appelle, comme promis, pour voir un médecin et faire une radio. Entre nous, lorsque c'est enfin son tour, je peux vous dire qu'à l'aspect de sa cheville, c'est pas cassé et on économiserait les sous de la sécu en ne faisant pas de radio. Mais bon, on ne m'a pas demandé mon avis. Et d'ailleurs, je peux me tromper.
Il y a aussi - surtout - une famille nombreuse, très nombreuse, qui occupe tout l'espace. Trois générations sont là : la mère, sa fille et trois ou quatre garçons, et la fille de la fille (vous suivez ?), une petite d'environ 2 ans qui ne tient pas en place, forcément, et porte un prénom de princesse. Ils sont venus accompagner deux jeunes qui ont eu un accident de scooter. Le premier est déjà aux mains des médecins, le deuxième qui ne semble souffrir que d'écorchures attend son tour. Avec eux, un homme que je prends d'abord pour un ambulancier, qui passe son temps à étaler sa science médicale (qui vaut bien la mienne), avec treize mots savants à la douzaine et un ton enjoué qui me porte vite sur le système.
Je dois reconnaître qu'après une petite demi-heure d'attente (on va vous appeler), je ne me sens plus du tout réconciliée. J'ai une pensée triste pour B. et ses efforts, mais je crois que j'ai laissé mon empathie à la maison, avec mon livre et mon chargeur de portable. Et encore, je ne fais qu'attendre, je ne suis pas inquiète, moi. Pas comme la compagne du type qui s'est coupé un morceau de doigt. Elle, elle frôle l'hystérie. Quand j'entends que ça fait trois heures (TROIS HEURES !) qu'ils sont arrivés, je me dis que c'est foutu pour le bout de doigt. C'est idiot quand même. Mais bon, ils doivent savoir ce qu'ils font. Peut-être qu'ils avaient 12 infarctus dans l'autre salle d'attente, celle des brancards.
Comme il n'y a personne au guichet, je récupère mon amabilité qui se carapatait en douce et vais demander très gentiment au monsieur s'il pense que j'ai le temps d'aller fumer une cigarette avant qu'on nous appelle. Il est charmant. Il prend le temps de regarder le planning secret qu'il a constitué pour hiérarchiser les patients, puis m'autorise à m'adonner à mon vice en me recommandant de rester tout près de l'entrée, pour entendre. Pleine d'espoir, je partage cette information avec le Petit qui a déjà vidé mon porte-monnaie, mort de faim. Et je fume, dans l'urgence, cette cigarette accordée, sans quitter des yeux la porte battante, les oreilles aux aguets. En fait, le monsieur du guichet est un drôle de pervers. On ne nous appellera enfin que plus de deux heures après cette autorisation.
Dans l'intervalle, la compagne de l'homme au doigt coupé, excédée, décide qu'ils s'en vont et qu'"il y aura des suites". Je compatis, assez surprise tout de même qu'ils ne se soient pas dépêchés plus de recoudre ce morceau de doigt qui doit être complètement mort maintenant. Mais ils doivent bien savoir ce qu'ils font. Dix minutes plus tard, le couple revient, fait un petit scandale au guichet, je ne suis pas de près, occupée à racler le dernier euro vingt dont mon Petit a besoin pour ne pas tomber d'inanition. Toujours est-il que ça marche, puisque le monsieur est pris en charge immédiatement. Surprise, il ressort environ 1/4 d'h plus tard, avec un beau pansement et le sourire aux lèvres. Je déduis que le bout de doigt ne devait pas être si gros que j'imaginais, et qu'il n'a pas été nécessaire de le recoudre. Finalement, ils savent sans doute ce qu'ils font...
Gilberte a réussi à se transporter aux toilettes et depuis, cherche son téléphone. Elle finit par demander à l'un des enfants de la famille nombreuse s'il veut bien aller voir, et en effet, il était resté aux WC. Elle peut appeler une nouvelle copine pour lui faire part de ses mésaventures.
La famille nombreuse est étonnante. On a l'impression d'un bloc, mais ils sont plutôt mouvants, comme un économiseur d'écran qui passe absolument dans tous les coins. Ils sont gentils, surtout les garçons qui regardent mon Petit avec admiration pour son courage et bavardent avec lui, lui donnant l'occasion de raconter comment ça lui est arrivé. À présent, le premier jeune est sorti, momifié mais en bon état. Ils sont donc un de plus à attendre avec nous. Il n'y a plus de sièges de libres, je reste debout.
Il y a aussi une jeune fille blessée au genou qui a l'air de souffrir terriblement, dans les bras de son punk de petit ami. Et puis une jeune femme entièrement voilée, assise juste à côté de moi qui suis en mini-short et débardeur (je crois que j'aurais été en maillot de bain, je serais partie pareil, sans réfléchir). Je me dis que ça ferait une photo rigolote.
Se succèdent une grande femme souriante avec trois jeunes enfants, de 2 à 5 ans je dirais, qui distribue des taloches avec une nonchalance surprenante. Le reste du temps, je ne sais pas où elle est, mais les enfants se surveillent entre eux, c'est un peu flippant car le plus jeune passe son temps à se sauver dehors, sur la route. Les jeunes oncles de la petite fille au prénom de princesse le récupèrent. Tout va bien. Et puis d'autres gens, d'autres familles plus ou moins inquiètes, plus ou moins tranquilles.
Le temps s'écoule péniblement, à 15h, le Petit me supplie de dire qu'il a la tête qui tourne (et d'ailleurs, c'est la vérité, m'assure-t-il) pour que son tour vienne plus vite. Petit couplet moralisateur sur les gens qui ont de véritables urgences urgentes, mais le coeur n'y est plus. Je n'ai presque plus de batterie, je n'ose même pas me connecter sur Twitter pour me changer les idées. Et puis, même si Gilberte s'en moque, il y a quand même de gros panneaux interdisant d'utiliser un téléphone portable.
Lorsque la famille nombreuse s'en va, ça fait comme un vide, on sent la fin.
D'ailleurs, ça y est, ils ont appelé Gilberte et un monsieur qui était rentré dans un camion arrêté. Il doit être 16h30. Avec le Petit, on suppute : t'as vu le panneau, on passe par ordre de gravité, pas par ordre d'arrivée. Oui, mais par ordre d'arrivée, ça y est, c'est à nous normalement. Oui, mais tu ne sais pas s'il n'y a pas quelqu'un qui a quelque chose de plus grave, dans l'autre salle.
Notre coeur manque un battement lorsque nous entendons se rapprocher une sirène de pompiers. Pourvu qu'ils nous appellent avant que le camion arrive... Je me réconcilierai un autre jour.
Et enfin, enfin, c'est à nous. On croise Gilberte dans le couloir de l'autre côté des portes battantes, toute guillerette d'aller à la radio poussée dans son fauteuil par un bel infirmier. Tant mieux pour elle. On s'installe dans une petite salle avec un lit, on attend encore quelques minutes, puis l'infirmier revient avec un médecin, gentils comme tout tous les deux, je me demande vraiment comment ils peuvent être tellement zen avec le boulot qu'ils doivent avoir. Ils ont déjà mon éternelle gratitude, simplement parce qu'ils prennent le temps de discuter avec le Petit, de le mettre à l'aise. Après, bien sûr, ils me font sortir, de peur que je tombe dans les pommes... Je ne discute pas, mais la dernière fois que j'ai tourné de l'oeil remonte à 1994, et je venais d'avoir une hémorragie, alors hein, bon. Je ne discute pas, je sors.
Tout va très vite ensuite, le Paradoxe des Urgences s'efforce de récupérer le cours ordinaire du temps. Le médecin me rappelle, mon Petit est sauf, a adoré le gaz avec lequel ils l'ont shooté, n'a rien senti du tout, est volontaire pour se replanter dans le doigt l'hameçon qu'on lui a rendu, juste pour renouveler l'expérience.
Dans la voiture, il me dit : "Tu sais, je crois qu'ils font exprès de parler aux gens de ce qui les intéresse. Moi, ils m'ont parlé de pêche."
Il est 18h, et je suis, à nouveau, réconciliée. En fait, ils savent bien ce qu'ils font. Ils prennent le temps de parler de pêche aux pêcheurs. Franchement, c'est quand même important !
dimanche 14 juillet 2013
Tranche de vie (1)
Je travaille tard ce soir, seule au bureau, seule dans toute la zone d'activité je crois bien. Le jour prend une teinte à la fois plus sourde et plus aiguë. J'adore ces moments où j'ai l'impression que le monde m'appartient, tôt le matin ou tard le soir.
Lorsque je descends fumer une cigarette, je reçois le coucher du soleil en pleine figure en ouvrant la porte. C'est un instant exceptionnel, que je vis rarement. J'en profite. Ma vie est compliquée en ce moment, sur tous les plans. Je dors très peu et mal, je travaille énormément, je ne prends même pas le temps de lire mes e-mails personnels. Mais ce soir je suis sereine, je sais que je vais réussir à terminer le travail pour lequel je suis encore ici, c'est une satisfaction profonde.
Et en effet, je termine, une poignée de minutes avant 22h. J'éteins tout, pense à activer l'alarme, donne deux tours de clé, je savoure la tiédeur de la soirée, j'anticipe le plaisir de dormir bientôt.
Juste à l'extérieur du parking de l'entreprise où est installé mon bureau, un grand camion s'est garé. J'aperçois le chauffeur installé pour dîner dans sa cabine, une bouteille d'eau à la main. Je monte en voiture, passe devant lui, rentre enfin chez moi.
Après une courte (trop courte) nuit, je suis à nouveau là, sur le parking un peu avant 7h. Le camion est toujours garé, rideaux tirés, le chauffeur doit dormir encore. Je m'installe, attaque cette journée qui promet d'être aussi chaude que la veille malgré la brise frisquette qui souffle ce matin.
Première pause, je suis encore seule mais je sens l'activité qui s'approche dans l'air, les entreprises alentours commencent à ouvrir, le trafic de la zone s'est intensifié.
Le camion n'a pas encore bougé, mais le chauffeur est à son poste. Je le regarde, et j'ai la chance de saisir cet instant inoubliable où il trace un signe de croix, puis démarre et s'éloigne doucement, entamant lui aussi une nouvelle journée.
Ce ne sont que des instants, des chemins à peine croisés, mais l'atmosphère est tellement étrange, à la fois calme et porteuse d'une détermination sans faille, que je la perçois comme un court-métrage à la Lelouch. Drôles de vies. Qui est cet homme, bien loin de chez lui d'après la plaque d'immatriculation de son camion ? Est-ce qu'il dort ainsi tous les soirs, dans sa cabine aménagée, au fond d'une zone industrielle désertée pour la nuit ? Est-ce qu'il recharge son portable sur son autoradio pendant qu'il roule, pour pouvoir appeler sa famille lorsqu'il fait étape ? Est-il sur le chemin du retour ? Peut-être dormira-t-il chez lui ce soir. Il doit en voir, des gens comme moi, décalés.
J'avais envie de partager ces moments particuliers, et je ne suis hélas pas cinéaste. Une photo ne capturerait pas l'ambiance unique de ce soir et de ce matin. Alors je les ai écrits dans ma tête, en pensant qu'il y avait tout juste là de la matière pour un billet de blog. Voilà.
Lorsque je descends fumer une cigarette, je reçois le coucher du soleil en pleine figure en ouvrant la porte. C'est un instant exceptionnel, que je vis rarement. J'en profite. Ma vie est compliquée en ce moment, sur tous les plans. Je dors très peu et mal, je travaille énormément, je ne prends même pas le temps de lire mes e-mails personnels. Mais ce soir je suis sereine, je sais que je vais réussir à terminer le travail pour lequel je suis encore ici, c'est une satisfaction profonde.
Et en effet, je termine, une poignée de minutes avant 22h. J'éteins tout, pense à activer l'alarme, donne deux tours de clé, je savoure la tiédeur de la soirée, j'anticipe le plaisir de dormir bientôt.
Juste à l'extérieur du parking de l'entreprise où est installé mon bureau, un grand camion s'est garé. J'aperçois le chauffeur installé pour dîner dans sa cabine, une bouteille d'eau à la main. Je monte en voiture, passe devant lui, rentre enfin chez moi.
Après une courte (trop courte) nuit, je suis à nouveau là, sur le parking un peu avant 7h. Le camion est toujours garé, rideaux tirés, le chauffeur doit dormir encore. Je m'installe, attaque cette journée qui promet d'être aussi chaude que la veille malgré la brise frisquette qui souffle ce matin.
Première pause, je suis encore seule mais je sens l'activité qui s'approche dans l'air, les entreprises alentours commencent à ouvrir, le trafic de la zone s'est intensifié.
Le camion n'a pas encore bougé, mais le chauffeur est à son poste. Je le regarde, et j'ai la chance de saisir cet instant inoubliable où il trace un signe de croix, puis démarre et s'éloigne doucement, entamant lui aussi une nouvelle journée.
Ce ne sont que des instants, des chemins à peine croisés, mais l'atmosphère est tellement étrange, à la fois calme et porteuse d'une détermination sans faille, que je la perçois comme un court-métrage à la Lelouch. Drôles de vies. Qui est cet homme, bien loin de chez lui d'après la plaque d'immatriculation de son camion ? Est-ce qu'il dort ainsi tous les soirs, dans sa cabine aménagée, au fond d'une zone industrielle désertée pour la nuit ? Est-ce qu'il recharge son portable sur son autoradio pendant qu'il roule, pour pouvoir appeler sa famille lorsqu'il fait étape ? Est-il sur le chemin du retour ? Peut-être dormira-t-il chez lui ce soir. Il doit en voir, des gens comme moi, décalés.
J'avais envie de partager ces moments particuliers, et je ne suis hélas pas cinéaste. Une photo ne capturerait pas l'ambiance unique de ce soir et de ce matin. Alors je les ai écrits dans ma tête, en pensant qu'il y avait tout juste là de la matière pour un billet de blog. Voilà.
Bonjour
Autant vous avertir, ceci est environ le 25e blog que je crée, je ne suis pas sûre qu'il aura longtemps une raison d'exister ni que je serai capable de me tenir à une "ligne éditoriale" (n'ayons pas peur des mots).
C'est une réponse à un désir impérieux d'écrire pour partager des récits d'expérience, des divagations en tout genre, des idées... J'aurais pu l'intituler "3615 MyLife", à vrai dire j'ai hésité. Mais ce n'est pas un journal intime exhibitionniste (rassure-toi, lecteur), c'est plutôt des choses que j'ai envie de raconter et qui ne feraient pas une nouvelle, juste un billet de blog. Je pense a priori que c'est donc le bon support. On verra s'il marche, si je garde l'envie de l'alimenter, si les quelque 10 personnes avec qui j'ai envie de partager ces écrits en gestation ont envie de les lire... Plein d'incertitudes, donc. Mais l'enthousiasme de la nouveauté.
Bienvenue lecteur, c'est pour toi que j'écris !
C'est une réponse à un désir impérieux d'écrire pour partager des récits d'expérience, des divagations en tout genre, des idées... J'aurais pu l'intituler "3615 MyLife", à vrai dire j'ai hésité. Mais ce n'est pas un journal intime exhibitionniste (rassure-toi, lecteur), c'est plutôt des choses que j'ai envie de raconter et qui ne feraient pas une nouvelle, juste un billet de blog. Je pense a priori que c'est donc le bon support. On verra s'il marche, si je garde l'envie de l'alimenter, si les quelque 10 personnes avec qui j'ai envie de partager ces écrits en gestation ont envie de les lire... Plein d'incertitudes, donc. Mais l'enthousiasme de la nouveauté.
Bienvenue lecteur, c'est pour toi que j'écris !
Inscription à :
Articles (Atom)