samedi 7 mars 2015

Les Urgences - Le Retour



Vous vous rappelez ? Le 13 juillet 2013, mon Petit (qui a pris du galon et est devenu mon Ado depuis) s’était planté un hameçon dans le pouce, ce qui nous avait valu un interminable séjour aux Urgences. Privée de réseaux sociaux par l’autonomie ridicule de mon téléphone, je n’avais d’autre choix que d’observer les gens en prenant le mal du Petit en patience. 

Et forcément, j’en ai fait un récit en rentrant. Récit que vous pouvez lire en cliquant ici. Si, si, lisez, parce que cette histoire vient de me faire gagner le concours organisé par Monde de papier (@PapierDe sur Twitter), inspiré du livre formidable de Baptiste Beaulieu (auteur du blog Alors Voilà, du best-seller Les 1001 vies des Urgences et, tout récemment, de Alors vous ne serez plus jamais triste. Sérieux, si vous ne le connaissez pas, abonnez-vous au blog, à la page Facebook, c’est une mine de pépites plus magnifiques les unes que les autres. Non, je ne m’égare pas, le concours m’a fait gagner un exemplaire de son premier livre. Et je fais des parenthèses de la longueur que je veux, je ne suis pas au boulot, là). Bref. Les détails du concours sont là.

Je jubile, vous pensez bien, et mon Ado aussi. D’ailleurs, hommage à Baptiste Beaulieu, l’hameçon, c’était le Petit, l’écriture, c’était moi.

Donc, merci Monde de papier, merci Baptiste Beaulieu, merci le Livre de Poche, et merci à vous tous qui lisez ce blog et me faites de gentils commentaires !

samedi 31 janvier 2015

Confession




Il y a deux trucs que je déteste absolument et qui sont absolument indispensables : faire le plein d’essence et aller à la poste. C’est comme ça, je suis obligée d’y passer régulièrement, mais ça me donne tellement l’impression de perdre mon temps que ça me met systématiquement de mauvaise humeur. J’y vais à reculons, contrainte et forcée. En regrettant de ne pas pouvoir faire un énorme plein une fois par an, ou poster tous mes paquets de l’année le même jour. Je prendrais une journée de congé, je ne ferais que ça, mais après, tranquille pendant 364 jours, 365 les années bissextiles. Le rêve. Bon, ça ne marche pas comme ça, le concept a dû être mal pensé au départ, je n’ai qu’à m’en accommoder. 

Chaque fois que je vais à la poste, je pense au slam de Grand Corps Malade. J’arrive avec un capital agacement déjà costaud mais il ne s’amenuise jamais pendant ma visite. Je repense à la fois où j’ai fait la queue au moins 5000 ans pour m’entendre expliquer que pour acheter des timbres tout simples, il fallait aller à la machine. Ou plutôt AUX machines. Une machine qui imprime et délivre des timbres rouges et une autre pour les timbres verts. Et les machines n’acceptent que les pièces. Heureusement, il y a un distributeur de billets à l’extérieur. Et heureusement, il y a une machine à faire de la monnaie sur les billets. J’en ai encore des aigreurs d’estomac.

Et il y a eu la fois où la préposée, observant sur ma carte d’identité que j’étais née un 11 septembre, m’a raconté en long, en large et en travers comment, ce fameux 11 septembre 2001, elle aurait pu se trouver dans l’un des avions sacrifiés. À deux mois près. Elle en avait encore des trémolos dans la voix. Et moi, je me retenais pour ne pas lui arracher ma CI et m’enfuir à toutes jambes. C’est vraiment un endroit où mon empathie naturelle n’entre pas.

Mais le pompon, c’est Bénédicte, haut la main. Bénédicte, c’est la postière du village le plus proche de chez moi (5 km). Un petit bureau de poste, aux horaires d’ouverture étonnants. Genre, le lundi de 10 h à 11 h 30, le mardi de 17 h à 18 h, fermé le mercredi, bref. Le top, c’est quand j’attends un paquet qui arrive le mardi alors que je suis absente. Bien sûr, je fonce à la poste le mercredi, en râlant sur le temps perdu. Et bien sûr, je me casse le nez. Autant dire que quand j’y retourne le jeudi, je crache du feu.

Et là, je tombe sur Bénédicte. Elle est gentille, je veux dire, vraiment gentille. Elle demande toujours des nouvelles, me remercie avec effusion et force commentaires pour un service que je lui ai rendu il y a trois ans. Bénédicte est reconnaissante et sait le dire. Naturellement, elle me donne des nouvelles de son mari et de ses enfants (non, je ne les connais pas). Et elle me demande mon avis sur son ordinateur qui justement ne veut pas marcher aujourd’hui (chaque fois. Chaque. Fois.) Et me raconte toutes ses petites misères, comme quoi, elle a pas un métier facile. Mais toujours avec bonne humeur. Bénédicte ne se laisse pas abattre par l’adversité. 

Pendant ce temps, je bous. La fumée me sort par les oreilles. Mais vous avez remarqué ? Autant il est facile de se montrer mal poli avec quelqu’un de désagréable, autant face à une personne joviale et attentionnée, on a des scrupules. Alors je m’évade dans ma tête en guettant le moment où je pourrais saisir mon reçu et filer en lui souhaitant bon courage avec un sourire forcé.

Je crois que le problème de Bénédicte, c’est qu’elle croit qu’on vient à la poste pour bavarder un moment avec elle, qui est coincée là par son travail.

Bénédicte, si tu me lis, je regrette de briser tes illusions, mais moi, je viens à la poste parce que je n’ai pas le choix. En général j’ai l’équivalent d’un pistolet sur la tempe. Sinon, pardon pardon, j’ai affreusement honte de mon égoïsme, mais on ne se connaîtrait même pas.
 

lundi 22 décembre 2014

Magie de Noël



De tous les sujets (un tantinet polémiques) qui me tiennent à cœur, le coup du Père Noël est sans doute le plus actuel.

J’aurais volontiers écrit un billet bien vitriolé, mais il se trouve qu’un tas de gens que j’aime ne partagent pas mon opinion sur cette question. Sans aller jusqu’à dire « ils ne peuvent tout de même pas tous se tromper », j’essaie de penser que c’est un peu comme la religion, « à chacun selon ses convictions ».

Mais. Quand même. En cette saison, c’est plus fort que moi, il faut que je fasse ma profession de foi, en espérant secrètement susciter de nouvelles vocations.

Je n’ai jamais cru au Père Noël et il ne m’est jamais venu à l’esprit de faire croire à mes enfants que le Père Noël existe.

J’ai grandi dans une famille catholique pratiquante (d’ailleurs j’ai longtemps pensé que l’Enfant Jésus était le pendant chrétien du jovial bonhomme rouge, mais en fait non). Pour moi, comme pour les autres gamins, Noël était une fête merveilleuse, pleine d’effervescence, de cantiques, de chuchotements, de paix royale que nous fichaient les adultes, trop occupés à faire la cuisine, se retrouver après des mois sans se voir, se disputer, craindre d’être en retard pour la messe…

Dans ma famille, qui était nombreuse, chacun avait une enveloppe à son nom, qu’il décorait lui-même à son goût, et dans laquelle il glissait, quelque temps avant Noël ou tout au long de l’année, chaque fois qu’une idée lui venait, de petits papiers décrivant les cadeaux qu’il aurait aimé recevoir, un papier par idée. Pour offrir un présent à quelqu’un, on choisissait dans son enveloppe une idée qui nous convenait et l’on retirait le papier afin que personne d’autre ne choisisse la même chose. Il était bien sûr interdit de regarder ce qu’il restait dans son enveloppe, car cela aurait permis de déduire ce qu’on allait trouver dans ses chaussons, ç’aurait été de la triche.

Plus nous grandissions, plus nous apprenions à placer dans notre enveloppe des idées de cadeaux de petit prix ou faciles à réaliser, pour que les plus jeunes enfants puissent participer. C’est-à-dire qu’une enfant de six ans qui trouvait dans une enveloppe « Un joli collier de macaroni » avait la joie immense de pouvoir fabriquer le collier, de peindre les nouilles (note : je sais que les nouilles ne sont pas des macaroni et ne peuvent pas se mettre en collier, c’est pour éviter la répétition.) de débourser quelques centimes pour acheter un fermoir et, ultime plaisir, d’assister au ravissement de la personne à l’ouverture du paquet le jour de Noël. 

Les parents le savent, les enfants aiment donner, spontanément. Tout petits, ils offrent des têtes de pâquerettes et de pissenlit, des bouts de ficelle ramassés, n’importe quoi. Et Noël était pour nous la possibilité de donner, de suivre à grande échelle ce mouvement naturel d’offrir pour faire plaisir aux autres.

J’entends parfois des partisans du « croire au Père Noël » avancer que cela donne de la magie et du merveilleux à cette fête. Les Noëls de mon enfance étaient magiques et merveilleux, par la réunion de tous les cousins et d’amis de la famille que nous rencontrions rarement, par le formidable esprit de partage qui occupait l’espace. Nous arrivions les uns après les autres chez mes grands-parents, avec bien souvent quelques paquets non encore emballés, voire cadeaux presque terminés, qu’il fallait cacher stratégiquement aux personnes à qui nous allions les offrir, et la maison était déjà tellement pleine de monde que la peur de tomber justement sur la tante ou le cousin à qui notre présent était destiné participait pleinement de la magie de Noël, avec l’angoisse joyeuse d’être aperçu. Dans toutes les chambres, des ateliers « emballage de dernière minute » s’organisaient, et il fallait choisir avec soin ses acolytes. Il n’était pas rare que l’on doive changer d’équipe selon ce que nous avions à emballer. Et quel ravissement lorsqu’on nous refoulait sèchement sur le seuil d’une porte, « ah non, pas toi ! », parce que nous comprenions aussitôt qu’il y avait là, dans cette chambre, quelque chose pour nous !

Ces préparatifs fiévreux étaient menés en chaussettes, puisque toutes les chaussures étaient alignées dans le salon, chacun venant y déposer avec une feinte discrétion ce qu’il offrait aux uns ou aux autres. Les adultes comme les enfants ne pouvaient s’empêcher de surveiller du coin de l’œil leurs propres souliers et le tas qui s’y accumulait.

Venait enfin le clou de la journée, où nous étions tous installés autour d’une montagne de cadeaux (nous étions vraiment une famille nombreuse !). Un enfant était désigné pour piocher les paquets, il devait savoir lire sur l’étiquette le nom de la personne à qui il était destiné ainsi que celui du donateur. Il remettait alors le cadeau à son destinataire et poursuivait sa ronde, n’aimant rien tant que saisir ses propres offrandes pour les distribuer fièrement et le cœur battant (est-ce que cela va lui plaire ? le paquet est-il assez joli ?).

Le brouhaha s’amplifiait, nourri de remerciements, d’embrassades, d’exclamations d’admiration et de joie et du bruit des jouets que l’on mettait immédiatement en service. La consigne de déballer proprement les paquets pour récupérer les emballages (pas de gaspillage !) était assez bien respectée et un grand sac se remplissait, qui irait rejoindre le cagibi jusqu’à l’année suivante.
Voilà ce que je voulais raconter, qu’il n’est pas nécessaire d’inventer une histoire farfelue et incroyable (qui a à mes yeux l’inconvénient rédhibitoire de nécessiter d’avoir un jour à dire à ses enfants « en fait, on t’a menti ») pour que Noël soit une fête pleine de magie et un grand moment de partage !

Sur ce, je vous souhaite à tous un très bon Noël, j’ai encore quelques paquets à emballer mais j’attends un moment tranquille…

dimanche 16 novembre 2014

Première fois...




Première lecture, première présentation publique, premier contact avec des lecteurs inconnus, premières dédicaces improvisées… Séquence émotion !

Vendredi soir, il fait déjà nuit lorsque je me gare à 10 mètres de la librairie Page 10/2, place du marché couvert à Vendôme. J’ai un bon quart d’heure d’avance, je me sens à la fois impatiente et terrifiée. Et s’il y avait déjà foule ? Et si personne ne venait ? Et si je m’étais trompée de soir ? D’heure ? Et si je filais mon collant en sortant de la voiture ?

Lorsque j’en arrive à m’agacer moi-même, j’arrête de m’angoisser et me dirige d’un pas décidé vers la boutique joyeusement éclairée. Les décorations ne sont pas encore en place, mais ça sent déjà Noël.

Je n’en reviens pas d’être là, les gens sont venus pour moi, pour écouter mes mots, lus avec talent par Thierry. Nous échangeons quelques mots sur mon livre, sur le passage qu’il a choisi de lire, sur les auteurs et la littérature, l’édition, ses particularités et ses écueils… tout est bien.

Petit à petit, les spectateurs arrivent, s’installent, on va chercher des chaises au bistrot d’en face, ça part bien !

Puis Thierry commence à lire et la magie opère. J’ai la sensation d’avoir dessiné mon histoire au fusain sur un cahier, et que cette lecture en fait un film animé et coloré. Tout y est, et un peu plus encore. Un très beau cadeau ! Je recommande cette expérience à tous les auteurs qui ne l’ont pas vécue. Les autres savent, je pense…

Après cela, les auditeurs commentent la lecture, le texte, le fond, la forme. La critique est douce, parce que ces personnes qui ne me connaissent pas ont apprécié ce que j’ai écrit. Je suis aux anges.
Les questions que l’on me pose me surprennent et me font réfléchir, j’y réponds avec plaisir. J’entends bien les voix qui disent attendre la suite, le prochain, mon prochain livre ! Je me jure, en aparté, de le terminer vite, avant que cet enthousiasme soit retombé et que l’on m’ait oubliée...

Merci à Marie-Claire, libraire, d’avoir organisé cette rencontre. Merci à Thierry, comédien, d’avoir donné une voix et une musique à mes mots écrits. Merci à Anne, journaliste, d’avoir parlé de mon livre dans ses colonnes. Et aussi, et surtout, merci à toutes les personnes qui sont venues écouter, me rencontrer, qui ont eu envie d’acheter et de lire ce recueil !

À la prochaine fois…

Et en attendant, vous pouvez aimer la page Facebook du livre, c'est juste là !

(Droit d'auteur illustration : frenta / 123RF Banque d'images)

mardi 9 septembre 2014

Le vieux qui méritait des claques



Angèle, la boulangère, le regardait passer de l’autre côté de la vitrine. Il avançait tout voûté, à petits pas, le regard fixé sur le trottoir devant ses espadrilles pour ne pas trébucher. Depuis sa maladie, il ne supportait plus les chaussures de ville. Pour jardiner, ou plutôt, invectiver le paysagiste qui avait accepté de s’occuper de son jardin, il portait des bottes. Et ses espadrilles lorsqu’il s’aventurait dans le village pour acheter du tabac en cachette. Sa femme lui répétait sur tous les tons qu’il devait arrêter de fumer, que c’était mauvais pour sa santé, qu’il finirait par en mourir. Il lui fallait la harceler plusieurs jours de suite pour qu’elle daigne enfin racheter un paquet et le Vieux s’agaçait de ne jamais réussir à faire de réserves. Alors de temps en temps, la moutarde lui montait au nez et il s’échappait pendant qu’elle faisait la vaisselle, pour aller boire un canon de rouge et faire quelques provisions de tabac au Café de la Mairie. Il esquissait alors parfois un rictus sans joie : que pouvait-il bien lui arriver de pire que d’être vieux et de voir sa vie se défaire comme un tricot dans lequel les mites se sont installées pendant l’été ?
Il serrait sa canne dans sa main noueuse, négociant chaque mètre, un pli amer sur les lèvres. Du plus loin qu’elle se souvînt, Angèle avait toujours vu cette amertume sur le visage du Vieux. Elle se revoyait tout enfant, observant à travers les rangs de brioches son air sévère et autoritaire. Même lorsqu’il souriait, il n’avait pas l’air gentil. Lorsqu’il l’apercevait, il lui faisait invariablement la leçon sur la nécessité de bien travailler à l’école pour avoir un bon métier et vivre sa vie selon ses plans. Les plans de vie. C’était son truc, ça au Vieux. Dans son esprit, mais aussi, hélas pour les malheureux qui se laissaient piéger dans ce qu’ils croyaient être une conversation et qui s’avérait plutôt une sorte d’auto-propagande, un homme – ou une femme d’ailleurs – doit élaborer un programme précis pour toute sa vie, puis le suivre à la lettre. Le Vieux était convaincu, il savait, que sans cette précaution, aucune vie ne pouvait être réussie.
Angèle n’aimait pas le Vieux, mais elle s’était habituée à lui, comme à tous ses clients qui continuaient de venir acheter leur baguette chez elle, même après qu’un supermarché se fut ouvert à quelques kilomètres du village.
Au fil des années, depuis que, jeune fille, elle aidait ses parents les week-ends et pendant les vacances, puis lorsqu’elle avait remplacé sa mère à la caisse et, plus tard, lorsqu’elle avait entièrement repris l’activité avec son mari, Angèle avait vu le Vieux et sa femme régulièrement. Elle, elle n’était pas désagréable, simplement fatigante à force de regarder son Vieux comme si des perles sortaient de sa bouche dès qu’il l’ouvrait. Mais lui, quelle plaie ! Quelle pédanterie ! Tellement focalisé sur son nombril qu’une fois arrivé à la caisse, il lui fallait absolument raconter sa vie et ses malheurs par le menu, et peu lui importait que la file d’attente s’étende le long du trottoir jusqu’à la pharmacie ! Comme s’il était inimaginable, dans son petit cerveau étriqué, qu’une personne ordinaire n’ait pas envie de boire ses paroles ! Et sa femme qui souriait fièrement en hochant la tête à côté de lui… Angèle n’en revenait toujours pas d’une telle impolitesse. En y repensant, elle sentait son décolleté s’empourprer de vieille colère inexprimée.
Et pourtant, il n’avait pas un fond méchant, au contraire. En été il lui apportait souvent un panier de légumes de son potager. Lorsqu’un des enfants était malade, il ne manquait jamais de demander de ses nouvelles jusqu’au rétablissement du petit. Et bien souvent, passant en voiture devant l’école alors qu’il pleuvait des cordes, il s’arrêtait pour la raccompagner chez elle et lui éviter de se faire tremper sur le chemin du retour. Non, il n’était pas méchant, juste imbu de ce qu’il prenait pour la Vérité.
Il ne supportait pas d’être contredit. Sans être particulièrement intelligent, il avait de grandes connaissances sur d’innombrables sujets, acquises tout au long de sa carrière d’ingénieur civil. Ces mêmes connaissances qu’il s’évertuait à ressasser et à transmettre contre le gré de ses infortunés interlocuteurs. Il arrivait quelquefois qu’il se trompe, et Angèle éprouvait un frisson de plaisir secret à entendre un autre érudit lui expliquer son erreur. Mais le Vieux n’admettait pas qu’on lui démontre ses torts, et la conversation tournait court rapidement. Tel un gamin ombrageux, il grommelait quelques mots d’adieu et quittait la place en boudant. Angèle bénissait les quelques personnes capables d’obtenir ce résultat et leur offrait un petit pain spécial « pour goûter », un chocolat de Pâques « vous m’en direz des nouvelles » ou une poignée de confiseries « pour les enfants ».
En contemplant le dos courbé du Vieux qui s’éloignait doucement sur le trottoir, Angèle se demanda si en fin de compte, planifier sa vie n’était pas ce qui l’avait empêché d’être heureux, souriant, chaleureux, en lien avec les autres.
Il ne faisait aucun doute que le Vieux était malheureux depuis que la maladie l’avait tellement diminué, physiquement. Angèle avait entendu une voisine raconter qu’il était tellement hors de lui après que le docteur lui avait interdit de se rendre au grenier par le petit escalier branlant, qu’il s’était mis en tête de monter sur le toit, par une échelle d’aluminium, bien décidé à réparer un vasistas qui n’en avait d’ailleurs nul besoin. Le médecin connaissait son métier et ce n’était pas pour brimer le Vieux qu’il avait fait cette interdiction. C’était pour éviter ce qui, bien sûr, s’était produit : le Vieux avait perdu l’équilibre au milieu de l’échelle et sa chute lui avait brisé la jambe.
Pendant plusieurs mois, sa femme était venue seule acheter son pain. Elle ne se plaignait pas, mais son épuisement ne pouvait échapper à personne. Angèle imaginait sans peine l’esclavage qu’elle devait endurer, avec un mari cloué au lit, incapable de faire sa toilette seul et, de surcroît, aigri par l’immobilité. Elle n’éprouvait pas une sympathie débordante pour cette épouse qui béait d’admiration devant son tyran, mais en la voyant tellement usée, Angèle avait envie d’aller trouver le Vieux et de lui coller une bonne paire de claques, pour sa bêtise, son inconséquence, son incapacité à réfléchir aux conséquences que son coup de tête imbécile imposait à son entourage. Chaque fois qu’elle pensait à lui, la colère la submergeait.
***
Or le Vieux n’avait pas toujours été vieux. Il n’était pas né avec ce pli amer sur les lèvres et ce visage sévère. Il avait été un petit garçon joyeux, heureux d’aller à l’école et de pêcher dans la rivière. Et puis il y avait eu la guerre. Son père avait été tué au tout début, mais sa famille ne l’avait su avec certitude que dans les derniers mois du conflit. Pendant cinq années cruelles, sa mère et lui avaient espéré qu’il était prisonnier et reviendrait prendre sa place à la ferme. Cinq ans durant, le Vieux avait cessé d’aller à l’école pour seconder sa mère dans les travaux agricoles. C’était à cette époque qu’il avait conçu cette amertume farouche qui allait lui tenir lieu de tempérament toute sa vie.
L’enfant libre et rieur, avide d’apprendre, avait été fauché en plein élan par des événements extérieurs qui avaient décidé pour lui. Il avait alors pris cette décision qui orienterait le reste de son existence : jamais plus, il ne laisserait les événements déterminer ce qui lui arrivait. Pour cela, il établirait un plan précis et immuable et l’appliquerait très précisément. Ainsi, l’inattendu resterait pour toujours cantonné à l’extérieur de sa vie.
Opiniâtrement, le Vieux avait grandi, suivi les études nécessaires pour devenir ingénieur, s’était marié, avait eu deux enfants, avait travaillé, économisé, fait construire sa maison puis pris sa retraite, toujours comme prévu. Les grains de sable n’étaient que des grains de sable, il les avait écartés avec dédain. Et plus les choses se déroulaient en suivant ses plans, plus grandissait en lui la conviction que sa méthode était la bonne et, corollaire, que ceux qui ne l’appliquaient pas n’étaient que des fous qui laissaient la Vie décider pour eux.
La maladie lui avait infligé un terrible démenti, une humiliation d’autant plus cuisante qu’elle arrivait après cinquante ans d’obéissance scrupuleuse à ses indications. Son cœur s’était rempli de rancune et d’incompréhension. Et de tyrannique qu’il avait toujours été, le Vieux était devenu dur et revanchard.
Le Vieux n’était qu’un petit garçon malheureux qui avait décidé de conduire son destin, et qui se révoltait de toutes ses maigres forces contre la paire de claques que la Vie lui avait assénée.