mardi 22 octobre 2013

Incrustations



Le réveille sonne. Elle l’éteint sans ouvrir les yeux, reprend conscience de la réalité, peu à peu. Machinalement, elle se lève, descend l’escalier toujours les yeux fermés, accrochée à la rampe. La nuit pèse sur ses épaules, sa nuque. Elle atteint enfin la cuisine où l’accueille le doux parfum du café à peine passé. Un sourire de plaisir éclaire son visage.

Une chambre d’hôtel enchâssée dans la nuit. Il se lève, lui prépare une tasse de café instantané, vêtu de sa seule beauté, tranquille.

Elle place son bol vide dans le panier du lave-vaisselle, en sort deux autres, avec le paquet de céréales, le beurre, le pain de la veille, trois yaourts. Elle remonte, réveille les enfants, redescend, allume le radiateur de la salle de bains. Les petits arrivent, clignant des yeux, s’assoient autour de la table. Elle les sert, puis s’ouvre un yaourt.

– Tu as faim ?
– Ouiii !
– On peut aller prendre un petit déjeuner dans la salle, si tu veux.
– Non, ne t’habille pas. Donne-moi juste un biscuit.
Il se glisse à nouveau contre sa peau, lui dérobant la chaleur du sommeil qui se dissout doucement dans le matin.

– Bonjour Chérie.
– Bonjour. Bien dormi ?
– Très bien ! Il reste du café ?

– Je me rendormirais bien, là, la tête sur ton épaule… tu me garderais ?
– Oui.
– Menteur !
– Oui.

Un coup d’œil à la pendule, elle sort des vêtements pour les enfants, prépare les siens, s’enferme dans la salle de bains.
– Mais pourquoi tu fermes ?
Pour avoir la paix. Pour que mes rêves ne s’effilochent pas trop vite. Pour que vous ne voyiez pas combien je suis loin. Elle ne répond pas, ouvre le robinet de la douche.
L’eau est brûlante.

– Tu prends une douche avec moi ?
– Peut-être. Tu l’aimes comment, la chaleur de l’eau ?
– Très très chaude.
– J’en suis !

L’eau coule, l’enveloppe, détend ses épaules crispées. Il suffit de fermer les yeux pour s’échapper. La cabine de douche est un ascenseur spatio-temporel. Nue, elle entre dans l’autre réalité.

Le glamour haletant de toilettes anonymes, une station d’autoroute. Leurs boucles de ceinture qui s’entrechoquent, l’urgence à peine démentie par le temps de rire ensemble. La tête, les poignets, les coudes qui heurtent la faïence javellisée. Ses bras forts qui la serrent, le murmure de sa bouche à lui, contre son oreille à elle, qui couvre la cascade des chasses d’eau, transforme le son des robinets et des sèche-mains en une symphonie scintillante.

Elle se sèche, se maquille devant le miroir. 

Il est là, posté devant la porte ouverte.
– Tu es belle.

Elle s’habille, se coiffe, se parfume, sort, laisse la place au suivant. Elle supervise l’habillage des enfants, les débarbouille d’un coup de gant de toilette, aide le plus jeune à se brosser les dents, surveille l’heure.

– Quelle heure est-il ?
– Presque neuf heures. Tu dois partir ?
– Non, tant pis, je m’en irai cet après-midi.
Lui n’est pas encore habillé. Elle s’assoit posément, en tailleur au milieu du lit, pour le regarder.
– Tu te rinces l’œil ?
– Oui. Comment trouves-tu ma robe ?
– Hideuse, elle ne te va pas du tout. Enlève-la tout de suite !
Elle rit contre sa bouche.

– Tu peux déposer les enfants ? J’ai une réunion ce matin.
– OK. Bonne journée, à ce soir.
Chœur :
– Au revoir Papa !
– Allez, mes loulous, on se presse un peu, prenez vos cartables.

Son regard, sa peau moite, son rire, sa voix, encore, en boucle.

Elle s’arrête à la boulangerie.
– Une baguette, s’il vous plaît. Et un Saint-Genix.
Plus tard, dans la voiture, elle lèche ses doigts poissés de praline. Selon les endroits, le volant colle ou glisse. Un feu rouge, elle saisit prestement une lingette pour réparer les dégâts. Dans son sac, le téléphone sonne. Et si… non. Il n’appelle jamais. Mais si, pour une fois… Tant pis, elle le rappellera. Le feu passe au vert. Elle arrive au bureau, se gare sagement en marche arrière, se jette sur son portable dès le contact coupé. Écoute avidement la messagerie :
– C’est moi, j’ai oublié de te dire que je vais finir tard ce soir. Tu peux prendre du pain en passant ?
Oui, elle a pris du pain. Elle commence une nouvelle journée. Encore du café. Des clients. Des devis. Des appels. Jamais lui. Déjeuner à la cantine de l’entreprise.
– Ça va ? Tu as l’air ailleurs…
– Pardon, j’ai mal dormi.

Son visage, si proche qu’elle ne peut pas le voir entièrement, le parfum enivrant de sa peau, sa douceur, la tendresse de ses mots. La marque de sa paume à lui, incrustée sur sa hanche à elle. Elle croyait que ça s’effacerait vite, mais non. Au contraire.

Les feuilles d’automne reviennent, pour la troisième fois, tisser une passerelle au cœur de sa schizophrénie. Par instants, la Vérité la gifle, comme par surprise. Voilà deux ans qu’il n’appelle plus. Il s’est marié d’ailleurs. Ne t’accroche pas. Cette histoire ne survit que dans ta mémoire. Oublie. Tourne la page.

Il se pose près d’elle, passe son bras chaud autour de sa taille. Elle glisse son genou entre ses jambes à lui. Tout est tellement évident. Elle décide de rester là, fait le choix de cette réalité, puisqu’elle a la chance de pouvoir choisir. Elle demeure dans le monde qu’elle peut façonner à volonté. Dans l’autre, l’hiver approchait. Pas de regrets.

jeudi 10 octobre 2013

Appel public à la compassion



Je vous ai prévenus, ce blog a failli s’appeler « 3615 MyLife ». Donc si vous n’êtes pas sur des charbons ardents à l’idée de savoir ce qui m’arrive aujourd’hui, si mon triste sort vous est indifférent, vous pouvez fermer cette page, je ne me vexerai pas.

Mais sinon, il faut que je vous dise : j’ai participé cet été à un concours de nouvelles, organisé par les Manuscrits d’Oroboros (règlement ici, compte Twitter là), aidée de mon complice habituel, Jean-Philippe, qui m’a apporté ses talents de relecteur-correcteur, comme toujours agréablement enveloppés de bienveillance et de courtoisie, que si jamais vous avez un écrit à faire relire, faites appel à lui les yeux fermés, pardon je m’égare.

Donc pour participer à ce fameux concours, il fallait écrire et envoyer une nouvelle avant le 31 juillet. (Je passe sur le délai qui a été repoussé d’un mois, après que j’ai rendu ma copie, prolongeant d’autant mon impatience de connaître le sort qui serait réservé à mon texte. Ah non, je ne passe pas finalement.)

Qu’est-ce qu’on gagne, me demanderez-vous ? Cinq nouvelles sélectionnées seront publiées dans un recueil. (Je ne sais pas faire, mais imaginez que le terme « publiées » clignote au rythme de « Jingle Bells », dans un chatoiement éblouissant.)

Depuis le 1er août, je me ronge consciencieusement les ongles en attendant le verdict. Très honnêtement, je n’avais pas grand espoir que ma nouvelle soit retenue, le thème s’éloignant trop, à mon avis, de la ligne éditoriale des organisateurs.

Mais quand même, je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer, ça doit être mon naturel optimiste.

Voilà, après ce long prologue, je vous livre ma souffrance brute : j’ai appris hier deux choses essentielles à propos de ce concours. La première, c’est que seulement 15 nouvelles ont été envoyées. Comme me l’ont fait remarquer les organisateurs, 15, pour un premier concours, c’est très bien, voire inespéré. OK. Mais de mon point de vue, ça veut surtout dire qu’il y aura 30 % de gagnants ! C’est-à-dire que d’un coup, je suis passée de « oui, bof, il y a très peu de chances que mon texte soit choisi » à « Wouaouh ! J’ai une chance sur trois d’être publiée ! » La deuxième chose, et c’est là que le bât me blesse, c’est qu’ils ont déjà fait leur choix. Mais qu’ils ne l’annonceront que le week-end du 26-27 octobre (pour des raisons qui, bien qu’objectivement louables, ne me font ni chaud ni froid). 

Je voudrais donc m’adresser ici aux Manuscrits d’Oroboros.


En décidant d’annoncer que la sélection est faite mais qu’elle ne sera rendue publique que dans 16 jours, vous avez sans aucun doute pensé à la joie incommensurable des 5 gagnants qui, après avoir traversé les affres de l’incertitude pendant si longtemps (si, si, c’est très long), vont enfin être récompensés par la Gloire (ni plus ni moins) et vous en remercieront encore lorsqu’ils siègeront à l’Académie.
Mais les autres, les dix (10) malheureux qui auront espéré, rêvé, cru, attendu, en vain ? Qui auront alterné rêves de reconnaissance avec angoisse de rester à tout jamais dans l’ombre de l’édition, pour rien ? Y avez-vous pensé ? Les pauvres (dont je suis peut-être, ne l’oublions pas…) qui ne verront pas apparaître leur nom dans votre formidable vidéo, qui n’auront plus qu’à s’en retourner à leur clavier en quête d’une nouvelle motivation pour écrire, ceux-là, que vont-ils devenir ? Avez-vous prévu une cellule psychologique pour les aider à surmonter la perte de leurs illusions ?
J’en appelle à votre compassion, entretenir comme ça l’espoir chez des auteurs dont vous savez déjà qu’ils ne seront pas publiés cette fois, ce n’est pas humain !


Voilà ce que je voulais dire aujourd’hui. Chers lecteurs, n’hésitez pas à plaider ma cause (ou la nôtre si vous êtes aussi en train de manger vos doigts) dans les commentaires !

mardi 8 octobre 2013

Les fantômes ne téléphonent pas


Une récente conversation téléphonique m'a fait penser à ça : ben non, voyons, les fantômes n'utilisent pas le téléphone. Ou rarement. Enfin, moi, j'ai jamais vu ça.

Surtout, je pense, parce que les fantômes qui vous aiment évitent absolument de vous faire flipper. Ce serait idiot.

En revanche, ils ne se privent pas de vous faire des clins d'oeil. Que vous seul saurez reconnaître.

Par exemple, ils excellent dans la peinture des levers de soleil, d'où croyez-vous que viennent ces couleurs extraordinaires ? Et dans la disposition des nuages, quand il pleut, pour laisser filtrer ces rayons gris-bleu mouillés, si bien assortis à votre chagrin, et à la lumière qu'ils restent pour vous.

Ils savent aussi faire réapparaître une musique qu'ils aimaient sur un support amovible effacé. Fastoche et efficace.

Et faire jouer, l'un après l'autre, tous les morceaux qui ont un sens pour vous, lorsque vous lancez une lecture aléatoire de votre bibliothèque musicale.

Ou encore cacher une barre de chocolat dans un cartons de livres. Qui d'autre ? (Bien sûr, pas n'importe quel chocolat, pas à n'importe quel moment, tout est bien orchestré, vous ne pouvez pas douter.)

Et ils sont capables de faire pousser des fleurs là où personne n'en avait semé. Si si.

Et quand vous vous asseyez sur une marche, triste, ils viennent s'asseoir à côté de vous, et passent le bras autour de vos épaules, pas tant pour vous consoler que pour être là, avec vous. Si vous faites bien attention, vous pouvez sentir la chaleur de leur cuisse contre la vôtre. Même dehors. Même en hiver. Même s'il fait -20°.

Ils éclairent vos rêves d'un sourire, d'un mot tendre, vous communiquent un peu de leur sérénité.

Il suffit de rester ouvert. Mais quand même, je ne crois pas qu'ils téléphonent.

samedi 5 octobre 2013

15 août - Tranche de vie (4)




Juste à côté de mon bureau, j’ai déjà raconté ici, il y a un espace, une sorte de courte impasse, à peine la taille d’un camion. Quand personne n’y est garé, c’est la photo ci-dessus : un genre de bout de terrain vague, avec un vieux transat en plastique.
Le 15 août dernier, un jeudi, je travaillais (pour changer). Je suis arrivée tôt, toute la zone industrielle était endormie pour ce long week-end, je la traversai triomphalement, comme si l’espace entier m’appartenait, vous connaissez mon côté mégalo. Mais en entrant sur le parking de mon bureau, bim, un camion portugais garé. Je grinçai des dents, faut pas empiéter sur mon espace vital de si bon matin, je me sentais un peu envahie, parce que je ne m’y attendais pas. Forcément, je relativisai rapidement, le camion était en dehors de mon parking, et son occupant n’allait évidemment pas venir me casser les pieds jusqu’au premier étage. En plus, le jour se levait à peine, le rideau de la cabine était tiré, j’étais tout de même obligée de reconnaître que ce voisin n’avait rien de gênant.
Je m’installai donc à mon poste et me mis au travail. Très vite, le soleil tapant fort et mon thermomètre indiquant 26°, j’ouvris une fenêtre, celle qui donnait directement sur le camion. Une grosse journée m’attendait, je la rythmais de pauses régulières, me félicitant intérieurement de ma progression, histoire de me motiver.
Vers le milieu de la matinée, j’entendis du bruit dehors, puis, assez vite, des éclats de voix. N’écoutant que mon courage, je jetai un œil, prête à redescendre fermer la porte à clé au cas où. En fait, l’occupant du camion n’était pas seul, il y avait une femme avec lui. Mon imagination débordante commençait déjà à échafauder toutes sortes d’hypothèses plus saugrenues les unes que les autres sur les raisons qui pouvaient amener un camionneur portugais à venir s’engueuler avec une femme au cœur de la campagne française, par un 15 août brûlant. Mais j’étais bien certaine que puisqu’ils étaient réveillés, ils allaient reprendre la route bientôt.
Que nenni ! Un peu avant midi, nouveau coup d’œil, ils étaient toujours là, avaient allumé un réchaud, et été rejoints par un petit garçon d’environ 5 ans. Je froissai et jetai à la corbeille mes premières suppositions pour recommencer à inventer, à partir de cette nouvelle donnée. L’homme avait fait miroiter à sa famille un week-end prolongé en France, et son épouse était déçue de se retrouver ici, à camper dans une zone industrielle déserte…
Notre après-midi s’est passée comme ça, la chaleur épaisse déchirée par des disputes régulières, des rires d’enfant, et moi qui passais en boucle l’Ave Maria No Morro de Scorpions, parce que j’adore ce morceau, qu’il me paraissait de circonstance, pour célébrer à distance la double fête de Marie-Marie, et dans le vague espoir que cette chanson brésilienne apaiserait les esprits de cette étonnante famille…
Et le lendemain matin, ils étaient partis, laissant le vieux transat derrière eux, pour une prochaine fois, le prochain camionneur en repos loin de chez lui… Ils me léguaient aussi, sans s’en douter sûrement, des dizaines de scénarios possibles, une distraction qui me ravit chaque fois que j’y repense.

mercredi 11 septembre 2013

Balade parisienne


J'adore Paris. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis une provinciale qui s'émerveille de tout dès que je mets les pieds dans la capitale. Je dévore, me régale de ce que je vois, entends et sens, et j'écris...



Dans la rue
Dans la rue à Paris, on voit des choses et des gens vraiment insolites.
Des enfants tout petits, qui font de la trottinette sur une bande de trottoir de 50 cm de large.
Des hommes en costume-cravate avec un sac à dos Lafuma sur l’épaule.
Des hommes en costume-cravate sur des scooters, qui montrent leurs chaussettes assorties au costume.
Des jeunes filles habillées comme dans les magazines de mode.
Des femmes habillées comme dans les dessins animés, avec des imprimés léopard, sac à main, ceinture, lunettes et chapeau coordonnés.
Des amoureux qui s’embrassent.
Des couples qui s’engueulent.
Des gens raisonnables qui attendent le feu vert pour traverser.
Des gens pressés qui traversent au rouge.
Des hommes d’affaires qui déjeunent à 13h.
Des touristes qui déjeunent à 16h.
Des voitures garées n’importe comment.
Des agents de police qui sermonnent les gens mal garés, quand ils arrivent à les voir. Sinon, ils verbalisent.
Des oiseaux pas farouches, qui viendraient picorer dans ton assiette si tu les laissais faire.
Et moi, qui t’écris un message.
Des hommes et des femmes qui travaillent.
Des hommes et des femmes qui ne travaillent pas.
Des voitures de luxe, qui essaient de se frayer un chemin dans la circulation sans se faire abîmer.
Des voitures tellement anciennes que j’avais oublié que ça existait, qui se faufilent sans faire attention à ne pas se frotter aux autres.
Des motos qui klaxonnent dans les bouchons, pour qu’on leur laisse le passage.
Des scooters qui slaloment entre les voitures arrêtées dans les embouteillages, et qui passent.
Des camions qui forcent le passage.
Des autocars qui forcent le passage.
Des accrochages, forcément.
Des hommes pressés, en costume, qui appellent leur assureur, leur patron, leur femme, pour lui expliquer qu’on leur a rentré dedans, qu’ils vont être en retard.
Des conducteurs de camion indignés, qui refusent de remplir le constat parce que c’est l’autre, qui s’est jeté devant eux.
Des automobilistes qui s’engueulent.
Des flics qui essaient de faire circuler tout le monde, et qui t’engueulent, tu ne sais pas pourquoi mais tu obéis.
Des embranchements improbables où les automobilistes de droite qui veulent aller à gauche doivent croiser les automobilistes de gauche qui veulent aller à droite, sans s’accrocher, dans un ballet au ralenti.
Et moi, qui regarde si tu m’as répondu, puisque aussi bien, on n’avance pas.



Dans le métro
Dans le métro, à Paris, on croise aussi des gens insolites.
Des jeunes qui fraudent et te remercient parce que tu leur tiens le portillon ouvert après être passé.
Des jeunes qui fraudent et t’insultent parce que tu ne leur tiens pas le portillon après être passé.
Des contrôleurs et des maîtres-chiens.
Des femmes qui courent sur des talons de 12 cm pour attraper la rame.
Des hommes en costume qui marchent rapidement.
Des femmes en tailleur qui avancent la tête haute.
Des gens qui flânent.
Des gens qui restent plantés un quart d’heure devant le plan, et tu te demandes si c’est parce qu’ils cherchent leur destination ou qu’ils pensent à autre chose.
Des gens fatigués, qui somnolent la tête appuyée contre la vitre mais se lèvent d’un bond quand leur station arrive.
Des hommes qui se collent à toi et qui sentent l’after-shave.
Des hommes qui se collent à toi et qui sentent l’homme.
Des hommes qui se collent à toi et qui sentent la sueur.
Des hommes qui sont trop loin pour que tu saches ce qu’ils sentent, mais tu aimerais bien qu’ils viennent se coller à toi, pour voir.
Des femmes trop maquillées et trop parfumées, qui partent travailler.
Des femmes pas maquillées ni parfumées, qui surveillent leurs enfants.
Des gens dont la folie se voit à l’extérieur.
Des jeunes, des hommes et des femmes qui écoutent de la musique avec des écouteurs d’iPhone.
Et moi, qui consulte ma messagerie en écoutant de la musique sur mon iPhone.

samedi 3 août 2013

Tranche de vie (3)

"Attends que je te raconte !..."

Dans une autre vie, j'ai eu une belle-mère qui commençait ses anecdotes comme ça : "Attends que je te raconte !...", se retenant tant bien que mal de pouffer à l'idée de la bonne histoire dont elle allait nous régaler. Là, voilà, je suis intérieurement hilare en repensant au bistrot du port de Machin Chouette, attends que je te raconte !...

Nous sommes trois, fuyant l'orage après le concert inoubliable au bord du lac, Marie-Marie (mon amie de toujours), Miss Lili (sa fille de 21 ans, celle que j'aurais aimé avoir si j'avais eu une fille) et moi, grelottantes, cherchant un endroit accueillant et couvert pour boire un coup avant le restau prévu un peu plus tard. Marie-Marie nous conduit dans les ruelles du port Machin-Chouette, un village très touristique, paraît-il, mais déserté à cet instant en raison de la pluie et du vent qui nous ont dérobé 15 degrés d'un coup.

Soudain, nous passons devant la vitrine d'un bistrot dont la vitrine promet monts, merveilles et climatisation. Nous ne tenons pas particulièrement à la fraîcheur, mais les monts et merveilles nous font stopper net, justement il y a une place sur le petit parking attenant.

Nous poussons la porte, déjà soulagées, et pénétrons dans un petit bistrot à l'ancienne, où il n'y a aucun client. La clim nous saisit aussitôt : il fait encore plus froid dedans que dehors. Miss Lili, qui n'a pas la langue dans sa poche, s'exclame : "Mais on gèle, ici !" Le patron apparaît et se moque gentiment, il ne fait pas si froid, on est en été, blablabla. Tout de même heureuses d'être à l'abri, nous nous asseyons.

Le patron vient prendre nos commandes. A ma question sur le choix des bières pression, il me propose une bière allemande que je ne connais pas, mais l'expérience ne m'effraie pas. Marie-Marie et Miss Lili demandent un chocolat chaud en claquant des dents. Le patron , avec un fort accent allemand, répond qu'il ne fait pas ça. Nous nous regardons, surprises, un chocolat chaud, même à la frontière suisse, ne nous semblait même pas très exotique. Faut croire que ça l'était. Il part chercher ma bière, laissant ces dames réfléchir.

Lorsqu'il revient, Marie-Marie et Miss Lili se sont décidées pour un thé. Il leur rit au nez en posant mon verre devant moi : "Ce n'est pas un salon de thé, ici !"
Nouvel échange de regards, de plus en plus étonnés.
Marie-Marie demande autre chose, tandis que Miss Lili, renfrognée, déclare qu'elle ne veut rien.
Le patron s'appuie des deux mains à notre table et lui rétorque, toujours avec son accent, sur un ton très sérieux : "Ce n'est pas une salle d'attente, ici."
Ambiance.
Marie-Marie vole au secours de son enfant : "Vous n'avez pas ce qu'elle voudrait, elle préfère ne rien boire !"
Je vois déjà le moment où nous allons nous lever pour chercher un autre lieu plus sympathique, en payant la bière déjà servie mais pas (encore) touchée. Nous sommes plutôt refroidies par cet accueil pour le moins bizarre dans un lieu aussi touristique.
Le visage du patron se fend d'un grand sourire. Il faisait de l'humour ! Ha ha. Il va chercher la conso de Marie-Marie et nous laisse à nos bavardages.

Nous papotons donc joyeusement, c'est une façon de parler, Miss Lili est durablement vexée de cet accueil si peu chaleureux. Pendant ce temps, le bistrot se remplit d'habitués qui s'accoudent au bar et... fument. Oui oui, ce doit être le dernier bistrot en France où on fume à l'intérieur ! Je n'en reviens pas, mais finalement, nous n'en sommes plus à une bizarrerie près.

Le clou, au moment où nous sortons, c'est l'énorme Jaguar garée juste derrière nous, nous empêchant de sortir. On tente machinalement de négocier un échange de clés avec son propriétaire, mais non, il n'est pas d'accord, tant pis, on aura essayé. Il se déplace et  nous partons enfin, nous félicitant chaudement d'avoir prévu une fondue pour ce soir !

Pour rasséréner Miss Lili, je lui ai promis d'écrire un billet pour raconter cette expérience insolite. J'espère que ça la fera rire...

jeudi 1 août 2013

Tranche de vie (2)

Après-midi caniculaire au bord du lac Léman, des foules de touristes succèdent aux colonies de vacances et aux centres aérés venus profiter de l'ombre, de la vue, de l'eau fraîche.

Vers 16h, un petit vent soutenu se lève. En observant le ciel, on constate qu'une galette grise qui s'étend sur tout l'horizon avance vers nous. Ils avaient prévu de l'orage, on dirait bien qu'ils vont tenir leur promesse.

Les parents rappellent leurs enfants, les maîtres leurs chiens, les serviettes de plage sont ramassées à la va-vite et bourrées dans les sacs par-dessus les paquets de chips entamés et les bouteilles vides. Le lieu se désertifie, on s'entend enfin bavarder, on serait bien s'il ne faisait pas si frais, d'un coup.

Sur la digue, un concert en plein air de reggae africain commence au moment où les premières gouttes s'écrasent au sol. La lumière est étrange, caractéristique des orages d'été, comme une toile où le peintre aurait mis trop de gris, les couleurs ont perdu leur éclat éblouissant du début de l'après-midi.

Le concert ne va pas attirer de foule, c'est dommage, parce que les artistes se donnent à fond. Le chanteur est un jeune homme vif, engageant, coiffé de dreads. Il porte des lunettes noires qui lui couvrent entièrement les yeux, je crois d'abord qu'il est aveugle. Il bouge et parle en rythme, quand il ne chante pas.

Je suis toujours fascinée par les spectacles de scène, musique, danse ou théâtre. Nous frissonnons toutes les trois sous notre serviette mouillée, mais nos yeux et nos oreilles ne perdent rien. Sur la scène, deux femmes dansent en occupant l'espace, leur chorégraphie est parfaitement coordonnée, je me demande si elles font partie de la troupe. Il y a aussi un couple formé par une dame et une femme trisomique d'une trentaine d'années, qui dansent aussi à perdre le souffle, exactement en rythme.

La pluie et le vent s'intensifient, les techniciens protègent les enceintes par des sacs poubelle transparents, le chanteur continue d'enchaîner les morceaux, rappelant que l'eau qui tombe est un bienfait. Le tonnerre l'accompagne de temps à autre. A un moment, il s'avance sur la piste et prend les mains de la jeune handicapée pour danser avec elle. Finalement, il n'est pas aveugle. On ne sait pas lequel mène l'autre, ils sont la musique, le rythme, si le bonheur existe, il doit ressembler à cet instant.

J'ai franchement froid, mes deux amies m'encadrent et me recouvrent de toutes les serviettes dont nous disposons, je ne veux même pas penser à l'image que je donne à cet instant.

Le concert continue, les danseurs sont toujours aussi rares, un petit garçon de sept ou huit ans est apparu, lui aussi semble avoir avalé un djembé dans son biberon. J'admire cette aisance, cette évidence de la danse. Un dialogue gestuel s'instaure entre le chanteur et l'enfant, ils se parlent et se répondent par leurs mouvements, j'en oublie de grelotter.

Un peu plus loin, derrière la scène, une très belle jeune femme qui ressemble à la princesse Jasmine, debout sur les rochers, pianote irrépressiblement sur son mobile. Son visage est concentré sur ce qu'elle écrit, échange. Mais, comme à son insu, son corps se balance en suivant la musique. Sa longue robe danse autour d'elle, tandis que ses doigts ne cessent de tapoter son écran. Peut-être que si elle n'était pas perchée en équilibre instable, tout son corps danserait sans qu'elle s'en rende compte.

Finalement, nous déclarons forfait avant la fin de ce concert étonnant, mais j'emporte ces images uniques et précieuses. Avec déjà l'idée de les partager, à ma façon.